« King Kostard a des amis. Il en a partout dans le monde, tous des grands, tous puissants, tous conquérants », par Bruno Adrie

King Kostard a des amis. Il en a partout dans le monde, tous des grands, tous puissants, tous conquérants. Quand il les reçoit, il est tout sourire. Il met dans leur main sa main artificiellement hâlée, il leur tapote fraternellement l’épaule, il les étreint dans ses petits bras à manches marine. Il leur parle, il les palpe, il les renifle, leur parle tout près des lèvres, leur montre qu’il les aime, qu’ils sont égaux, qu’il est grand lui aussi, qu’il est un homme, un vrai, un comme eux qu’a pas peur. Puis il leur vend des armes, il en faut pour écraser le voisin et puis le pognon, l’argent pardon, un roi ne devrait jamais employer ces mots-là…
Est-ce moral?
Mais bien entendu!
Car King Kostard connaît la suite. Habité par une prescience immanente, il proclame devant les journalistes qui l’approchent en rampant devant les mitrailleuses que ces armes jamais ne tueront de civils et jamais ne tueront d’enfants. Il sait bien, King Kostard, qu’en cas de conflit, ses balles et ses obus ne toucheront que des soldats ennemis – n’ont-elles pas été conçues pour ça dans les laboratoires printaniers du pays de Kokogne? – des soldats recrutés ‘wrong time wrong place’ par les armées sauvages des régimes honnis. Il le sait bien, King Kostard, et il assume.
Il assume toujours, il dit toujours: « J’assume ». 
Mais a-t-il bien compris ce que ce veut dire « j’assume »?
S’il croyait au karma, il assumerait bien moins.
S’il croyait à l’enfer, il n’assumerait peut-être plus du tout.
Allons, allons! King Kostard ne croit pas à ces fadaises. King Kostard est pragmatique, King Kostard a les pieds sur terre, King Kostard est machiavélien.
Il croit en la toute puissance de la puissance.
On dit même à la cour qu’il a placé le mensonge – qui doit servir sa toute puissance – au zénith de toutes les vertus.
Ecoutons-le : « Nos balles choisissent leurs cibles. Elles n’atteignent que les coupables en épargnant des innocents qui implorent à genoux qu’on vienne les libérer d’un régime excessivement oppressif ».
King Kostard sait bien que le rêve de ces innocents est de venir au pays de Kokogne – le plus beau pays du monde – où il a monté un régime bien à lui qui protège les libertés à la matraque et la fraternité au chamboule-tout.
« Et j’assume » répète-t-il aux journalistes qui quittent le palais mains en l’air et à reculons, tous égaux sous l’œil froid des mitrailleuses.

Bruno Adrie

Illustration : Portrait posthume de Nicolas Machiavel (détail), par Santi di Tito, Palazzo Vecchio, Florence.