« Avez-vous déjà giflé un mort? (Aragon) », par Gabriel Nerciat

« Avec Jean d’Ormesson, franchement, on passe la mesure.
Qui a lu ses ouvrages les plus célèbres sait que cet homme – certes charmeur mondain de grande classe et doué d’une érudition littéraire qui était l’apanage de la plupart des normaliens de sa génération – était un auteur parfaitement futile, faussement léger, plutôt ennuyeux et très médiocre dont pas une ligne n’a la moindre chance de passer jamais à la postérité.
L’oeuvre de Jean d’O. est une somme impressionnante de vide concentré à base de lieux communs consternants et de citations tous azimuts qui s’étalent sur des centaines de pages comme des algues vertes et vénéneuses sur une plage déserte de Bretagne. Le roman qui l’a rendu célèbre, La Gloire de l’Empire (que je me suis farci dans l’adolescence, à l’âge où presque rien ne fait encore peur) n’est qu’un laborieux exercice de style qui s’efforce, sans bien sûr y parvenir, d’imiter les grands livres historiques ou utopiques de Marguerite Yourcenar et de Borges. Et c’est de loin sa meilleure réussite ; cela suffit à dire ce que vaut le reste.
Au Plaisir de Dieu, qui a par ailleurs inspiré un des meilleurs feuilletons de la télévision publique française, est de la même eau, avec en plus ce qui était la marque la plus déplaisante de Jean d’O. : la passion de la trahison familiale, pathologie qui justement chez lui était plus ou moins l’équivalent d’une passion de famille (son ancêtre maternel, Lepeletier de Saint-Fargeau, était un noble régicide qui fut assassiné par des Chouans dans son lit).
Le reste, à l’exception d’une passade de jeunesse assez agréable où il brode précisément autour du thème de sa nullité (Au revoir et merci), ne vaut pas un clou – et tout le monde le sait, même les lectrices bourgeoises du Figaro si d’aventure elles ont jamais entrepris d’ouvrir les livres qu’on leur offre à Noël entre la veste en cachemire et le bijou d’apparat.
L’admiration de la bourgeoisie libérale et germanophile envers Jean d’O. ne vient en fait que d’une seule chose : le zèle que ce laquais a toujours mis, comme elle, à être du bon côté du manche en n’hésitant pas, derrière une fidélité feinte à sa famille politique libérale et conservatrice, à trahir quand il le faut : si Dieu l’avait gratifié encore de quelques années lucides, nul doute pour moi qu’il serait devenu sans hésiter le premier macronien de France.
Et du reste Emmanuel Macron, en célébrant sa mémoire, et en parlant des « héros positifs » dont la France a besoin, ne s’y est pas trompé.
C’est justement parce que Jean d’O. n’a jamais été Baudelaire ou Lautréamont qu’il a droit à l’admiration et à l’hommage des pires élites dont la nation française ait jamais été gratifiée.
La IIIe République au moins n’enterrait pas Delly ou François Coppée dans la cour des Invalides.
Rappelons, pour finir, qu’en 1982, alors même qu’il comptait trois ministres communistes dans son gouvernement, François Mitterrand – à l’indignation, d’ailleurs, de Jean d’Ormesson -, avait refusé des funérailles nationales à Louis Aragon, sans doute parce qu’il était un membre historique du Parti communiste français.
On jugera par ce seul rapprochement comment les fripouilles qui nous gouvernent depuis quatre décennies considèrent l’état de la littérature. »

Gabriel Nerciat

Post original sur la page facebook de Gabriel Nerciat