« Le grand carnaval ‘Game of thrones' », par Bruno Adrie

Le Figaro trouve que « la série ‘Game of Thrones’ est bel et bien l’oeuvre du XXIème siècle ». Je dois avouer que je n’ai pas encore pris la peine de lire l’article mais son titre a suffit à me faire réagir. Alors, en attendant de le lire, voici ma réaction:

‘Game of Thrones’ présente un étrange mélange de gore et de pornographie baignés dans un exotisme de pacotille qui prend les apparences de l’Histoire. Ce que raconte cette série, ce que racontent presque toutes les séries US, c’est l’histoire d’individus ballottés par le destin, contraints, pour survivre, comme les États, à des alliances bancales qui leur permettent de déjouer, aujourd’hui, les coups tordus de celui qui demain sera leur allié contre l’allié d’aujourd’hui qui demain sera devenu leur pire ennemi. Dans ‘Game of thrones’, les individus sont seuls et tout se monnaye sous un ciel de plomb imperméable aux grandeurs et aux bienveillances célestes. Citoyens égarés d’un impitoyable Thatcherland, les personnages errent dans le labyrinthe d’une géopolitique interpersonnelle qui leur fait envisager les pires crimes, les pires trahisons et les pires manipulations  afin de prolonger leurs misérables existences. S’il y a une chose que nous enseigne ‘Game of thrones’, c’est que nous sommes seuls au monde, contraints à la lutte pour la vie et que la fin justifie tous les moyens. Il restera bien quelque chose de cette apologie de l’égocentrisme, de cette reprise de la pensée cadavérique d’Ayn Rand, dans les têtes molles qui boivent ça comme du petit lait. 

Concernant la forme, on peut observer, encore une fois comme dans beaucoup d’autres séries, que le scénariste ne lâche jamais la bride des événements, qu’il les tient sous sa coupe et qu’il peut décider, à tout moment, de changer le cours des choses, fût-ce en dehors de toute logique. Le scénariste est un démiurge qui n’abandonne pas sa création et qui, incapable dès lors de créer des événements qui s’enchaînent, en est réduit à enfiler les péripéties pour capter l’attention du chaland. Ses personnages, quant à eux, sont des marionnettes, des poupées mécaniques qui obéissent au doigt et à l’œil à leur maître. Remarquez, c’est une bonne recette pour écrire une histoire qui ne finit jamais, ou en tout cas, qui ne finira pas tant que le public sera là pour la consommer, pour avaler, comme en politique, les couleuvres qu’on lui enfonce dans le gosier. Nous sommes donc bien loin de l’art, si par art on entend la maîtrise d’une écriture ou d’une matière mise au service d’une édification du spectateur et d’une avancée vers plus de profondeur et d’humanité.

Je vois donc plutôt dans cette série une production clinquante et sensuelle, entre risible et démoralisante, un aliment plutôt bien adapté à l’inculture et à la vulgarité régnantes, une manifestation accomplie du carnaval de l’esprit qu’aura été, vérifiant la prophétie de Nietzsche, le XXème siècle et que le XXIème siècle ne manquera pas de mener à tous ses paroxysmes sous le grand chapiteau des mots creux et des illusions en ferblanterie qu’est devenu l’inconscient collectif du troupeau occidental.

Bruno Adrie

Post Scriptum: J’ai finalement lu l’interview de Vincent Colonna par Eugénie Bastié publiée par le Figaro qui confirme mon point de vue sur la série. « Ma thèse est que les séries apprennent aux nouvelles générations, à travers des récits qui fonctionnent comme des fables, à se prendre davantage en main, à moins faire confiance à l’État pour les protéger et assurer leur bien-être », dit Vincent Colonna, montrant qu’il a clairement compris que ‘Game of Thrones’ était une oeuvre de démoralisation destinée à convaincre la société qu’elle devait s’adapter au monde façonné par le néolibéralisme. Une thèse que je partage mais que, contrairement à lui, je combats.