« Macron ou le Coup d’État contre la ‘prise d’otage’ », par Bruno Adrie

Le président des emmarchiens dispose, depuis le 3 août, d’une arme de destruction massive qui s’appelle la Loi d’habilitation à prendre par ordonnances les mesures pour le renforcement du dialogue social.

Je passerai sur la suspecte cohabitation des « ordonnances » et du « dialogue social » dans l’intitulé de cette loi. Le rapprochement coude à coude de ces deux contraires n’est pas sans rappeler le fameux slogan « la guerre c’est la paix », l’oxymore ultime de la novlangue inventée par George Orwell dans son roman 1984.

Cette loi permettra, bien entendu, de prendre des décisions sans consulter le Parlement, grâce au blanc-seing donné par une dégringolade de députés emmarchiens dépourvus de culture politique, ignorants des tensions qui polarisent la société et payés pour être les rouages non pensants et bien huilés d’une mécanique qui va broyer les derniers vestiges de notre démocratie. Car ce sont les pleins pouvoirs qu’ils lui ont donnés, à leur président qui pourra bientôt écraser, sous le talon de ses souliers soigneusement lustrés par une presse chiffon, une Assemblée désarmée et bientôt rachitique.

Le quotidien La Croix rapporte ces paroles prononcées par Macron devant le congrès des parlementaires à  Versailles, le 3 juillet dernier:

« Notre temps collectif est aujourd’hui trop lent », a constaté Emmanuel Macron pour qui il faut « légiférer moins » pour rendre l’action publique plus « efficace ». Pour ce faire, il souhaite notamment mettre en œuvre l’évaluation des « textes importants » deux ans après leur mise en application et « la réduction d’un tiers du nombre de parlementaires », jugeant cette réforme « indispensable ».

Macron veut réduire le nombre de députés, il veut une Assemblée qui légifère moins, et, tout ça, pour aller plus vite. Mais dans quels domaines? Dans la chasse à l’évasion fiscale qui coûte 80 milliards d’euros par an à l’État? Dans le domaine social, pour faire passer des lois plus justes en faveur de ceux qui travaillent, gagnent peu et n’ont jamais tiré bénéfice de l’alchimie démultiplicatrice des stock-­options? Non, bien entendu. Macron veut aller plus vite pour satisfaire les bailleurs de fonds qui l’ont catapulté jusqu’au fauteuil présidentiel et qui attendent avec impatience qu’on prenne au pas de course les décisions qui les favorisent, après avoir fait disparaître les délais et des lourdeurs des procédures législatives. Elle est vieille, cette haine des milieux d’argent contre une Assemblée qui, pourtant, les a généralement bien servis, mais elle n’a pas pris une ride…

Nous voyons donc bien se profiler un renforcement considérable du pouvoir de ce président élu par le petit nombre, entouré par sa garde rapprochée de conseillers arrogants (dont Alexis Kohler et Ismaël Emelien) et soutenu par un réseau d’inspecteurs généraux dont il a pris soin de saupoudrer l’appareil d’État lorsqu’il a remplacé, pendant deux ans, Jean-Pierre Jouyet à la tête de l’inspection des Finances[i].

Une belle prouesse politique du président printanier, une belle révolution colorée, sans Maïdan mais contre les sans-dents, un beau coup d’État au service des féodalités affairistes qui, par son truchement ridicule, sont près de réaliser leur rêve de destruction de la démocratie. Sous peu, la France sera gérée par une synarchie qui, cette fois, n’aura pas fait le choix, comme en 40, d’une vieille baderne coiffée de feuilles de chêne, mais aura placé tous ses paris sur une figure plus à la mode, sur un « décor de cheminée » plus dans l’air du temps, sur un baratineur à la fois niais et scélérat, promené depuis une dizaine d’années dans les allées du pouvoir par des mains expertes en basses manœuvres et en hauts profits.

Mais, reste la prochaine étape. Que fera le président nouveau quand, le 12 septembre prochain, les manifestants envahiront les rues? Donnera-t-il l’ordre de les gazer, de leur briser les os à coups de matraques, de leur crever les yeux au flashball ? Enverra-t-il des groupuscules de casseurs cagoulés pour les discréditer ? Et ces recettes suffiront-t-elles ? Il est aujourd’hui permis d’en douter. Peut-être priera-t-il alors sa bonne étoile de lui amener un désastre, une catastrophe assez sanglante, non programmée bien sûr, mais conduisant à un deuil national, donnant lieu à une cérémonie poignante, hollywoodement mise en scène par les communicants de l’Emmarchie. Alors il faudra se taire, nécessairement, de peur de paraître salopard sous les mines graves et dignes de nos dirigeants grimés d’émotion, filmées par toutes les télévisions. Il faudra s’imposer le silence, par pudeur, ne serait-ce que ça, et écouter sans broncher les proclamations d’union nationale que ne manqueront pas de vociférer nos médias en boucle. Imaginez un peu :

« En ces heures douloureuses, le président, plein de compassion et de sollicitude, demande à tous les Français qu’ils se groupent autour du gouvernement qu’il préside pendant ces dures épreuves et fassent taire leur angoisse pour n’écouter que leur foi dans le destin de la République ».

Ring a bell ?

Et puis on interdirait – on le comprend, par respect, par pudeur et puis aussi pour des raisons de sécurité – les grèves et les défilés braillards piqués de banderoles que les prolos ont inventé pour scandaliser le bourgeois et prendre en otage ceux qui se lèvent tôt pour travailler.

Fin du coup d’État!

Politique fiction ? Je l’espère bien, même après avoir lu cette déclaration inquiétante dans le JDD du dimanche 6 août 2017:

« Le ministre de l’Intérieur Gérard Collomb annonce que 271 Français concernés par le djihad en Syrie et en Irak sont revenus sur le territoire. « La menace terroriste reste très élevée », précise-t-il. »

Bruno Adrie


[i] Comme l’a souligné avec insistance Juan Branco lors d’un récent entretien avec Aude Lancelin « Je ne suis pas sûr qu’on puisse résister à ce genre de déferlante qui est si bien huilée, qui mobilise à la fois des pouvoirs financiers, médiatiques, étatiques, la haute fonction publique – pas n’importe laquelle, le corps le plus puissant de France avec M. Jouyet qui était au cœur de ce corps, qui était directeur de l’Inspection générale des Finances : et que M. Macron a remplacé par intérim pendant deux ans, ce qui lui a permis de placer des inspecteurs généraux des Finances dans l’appareil d’Etat avant même qu’il soit parti chez Rothschild… Tout cela, ce sont des petites choses qui ne sont pas connues, qui ne sont pas décryptées, sur lesquelles on n’enquête pas. Et qui pourtant sont les seules explications à l’ascension fulgurante de cet individu et à la constitution, depuis, d’un pouvoir oligarchique de façon transversale – qui allie haute fonction publique, investisseurs qui défendent les intérêts de classe, ses hommes à lui qu’il est en train de faire monter – qui vise à écraser complètement l’espace démocratique. » Source : l’émission « La guerre des idées » du 18 juillet 2017: « Macron ou la tentation autoritaire ». Un entretien d’Aude LANCELIN avec Juan BRANCO, l’avocat français du fondateur de Wikileaks, Julian Assange.

Lire aussi, du même auteur, sur ce même  blog: « Un recours contre la dictature ».