« Panique chez Pénicaud: une approche à peu près sémiologique du langage pénicaldien», par Bruno Adrie

Elle n’a pas de chance, la ministre affectée au détricotage du code du travail. Le 28 juillet dernier, le sans-culotte François Ruffin a parlé d’elle à l’Assemblée dans un style bien peu châtié :

« Elle touche des ronds en faisant un plan de licenciement. […] Ça devient ministre du travail et ça vient dire qu’il faut plafonner les indemnités prudhommales plutôt que de plafonner les stock-options ! Si il y a quelque chose aujourd’hui qui entache l’action publique, c’est bien ça ! » 

Il n’a pas été courtois, François Ruffin, un peu déboutonné et, surtout, pas très respectueux des usages car, voyons, ce n’est pas ainsi qu’on parle d’une ministre de la République. On ne dit pas « ça » en parlant d’une dame qui a posé son derrière au gouvernement ! Elles ont dû être choquées, les directrices de conscience recadreuses d’analphabètes en mondanités qui bourdonnent sur les réseaux sociaux !

Lors de la réunion de la commission des affaires sociales du 31 juillet 2017, Adrien Quatennens l’interroge sur la plus-value sur stock-options de plus d’un million d’euros qu’elle a engrangée en 2013 alors qu’elle était dirigeante chez Danone, profitant d’une flambée en bourse faisant suite au licenciement de 900 personnes :

« Force est de constater que délibérément ou non, vous avez bénéficié d’une somme importante suite à des licenciements, et à l’heure où le gouvernement prétend moraliser la vie publique, nous vous posons la question de savoir si, de votre point de vue, cela est bien moral ».

La ministre est visiblement paniquée, elle élude, cherche ses mots mais ne les trouve pas, les répète lorsqu’elle les trouve, tourne en rond dans la mare de ses stupéfactions, coincouine une syntaxe décousue et consternante. Décontenancée, elle tripote son dossier, jette des regards fuyants sur des notes inexistantes, hoche la tête pour valider un mensonge et pleure presque, à la fin, en déclarant entre agonisante et vengeresse : « Je ne laisserai personne dire que je n’ai pas de cœur et pas de morale ! »

Évidemment, la ministre ne répond pas au député – serait-elle ministre autrement ? Elle adopte une stratégie de contournement, meuble le silence avec des clichés, cherche un terrain où elle paraîtra bonne citoyenne et bonne ministre. Transcription :

« Premièrement, comme pour tous les dirigeants d’entreprises […], ma rémunération, dans tous ses éléments, a été déclarée, contrôlée par toutes les instances nécessaires. En ce qui concerne le point que vous évoquez d’un plan de stock-options était déclaré à l’AMF sur les déclarations de l’entreprise, il était pas caché au public depuis des années, sous le contrôle de l’AMF, euh, l’Association des Marchés, pardon, l’Association de contrôle des Marchés Financiers, l’Autorité des Marchés Financiers, voilà ! Maintenant [main’nan] toute ma rémunération, déjà dans le poste précédent, mais, encore plus comme ministre, dans toutes ses composantes [elle dit « compésantes »], et mon patrimoine, sont publiés ou seront publiés par la Haute Autorité de transparence de la vie publique [la dénomination exacte est « Haute Autorité pour la transparence de la vie publique »], je vous rappelle qu’elle est entièrement indépendante, euh, par ailleurs les autorités [elle dit « autorés »] fiscales, dans le cadre de mes impôts, euh, que j’ai toujours payés en France, que je paye en France, et dont je considère normal qu’ils soient élevés dès qu’on a un haut niveau de rémunération, ça fait partie de la solidarité publique, sont également sous contrôle, donc je considère que l’Autorité de Marchés, des Mar…, de contrôle des Marchés Financiers, la Haute Autorité de la transparence de la vie publique et les services fiscaux sont compétents pour vérifier à tout moment la légalité et la justesse de toute ma situation, de mes déclarations et de publier tout ce qui doit être publié. »

Ça ne répond pas à la question. Adrien Quatennens ne lui a pas demandé si elle était en règle avec le fisc, l’AMF ou Haute Autorité pour la transparence de la vie publique. Elle semble plutôt vouloir prendre le contrepied de ce que révèle l’édition en ligne du vendredi 28 juillet du quotidien L’Humanité, à savoir que ses déclarations devant la Haute Autorité pour la transparence de la vie publique ne datent que du 27 juillet !

« Jusqu’à jeudi (27 juillet 2017), la page concernant Muriel Pénicaud sur le site de la Haute Autorité pour la transparence de la vie publique était absolument vide. Dans la foulée des révélations de l’Humanité, plusieurs champs ont pour la première fois été complétés (avec la mention « déclaration d’intérêts déposée le 17-07-2017). Les gains liés à la vente en 2013 des stock-options Danone de la ministre du Travail apparaissent dans la case 2014, pour une rémunération totale de 2 388 877 euros gagnés cette année, contre 1 144 924 en 2013 et 1 212 721 en 2012. Le coup en Bourse de la ministre lui a donc permis de doubler son gain annuel en 2014. »

Une sacrée bonimenteuse, cette ministre qui affirme, au milieu du mouvement brownien de ses élucubrations, être « en soutien total et totalement d’accord avec les règles de transparence… que nous avons développées (sic), qui ont été développées dans ce pays et qui seront développées encore dans les jours qui… précédents (sic) ».

Quelle drôlerie, aussi, d’apprendre, en passant, que la ministre millionnaire se montre tout à coup favorable à une politique d’impôts élevés pour les hauts revenus, pour essayer sans doute de faire bonne figure (« je considère normal qu’ils soient élevés dès qu’on a un haut niveau de rémunération, ça fait partie de la solidarité publique »). Ils vont être contents, les bailleurs de fonds du président Printemps, les Bolloré, les Niel, les Drahi, et autres généreux magnats, les armateurs qui ont bâti et mis à flot l’Arche En Marche ! Je les imagine en train de décrocher leurs cellulaires pour contacter l’Elysée !

« Salut Brigitte, tu sais, la ministre bolchevique d’Emmanuel, eh bien, tu la vires MAINTENANT ! Et si Emmanuel refait le c…, tu le vires aussi et puis tu prends sa place ! On te fait confiance, Bribri. Merci d’avance. On t’envoie une tenue Vuitton avec un sac pour mettre tes maquillages. Non, ce n’est rien ! Non, voyons, pas de ça entre nous ! Ça nous fait tellement plaisir ! Bon on te laisse, on est avec Pierre [Gattaz]! On prépare un barbecue ! Oui Pierre est en train de saigner un pauvre ! Promis on t’invite au prochain ! Bisou ! Bisou ! »

La ministre poursuit. Après avoir demandé qu’on ne confonde pas « transparence et voyeurisme », la ministre millionnaire poursuit :

­« Ensuite, je pense qu’il y a un autre sujet que vous évoquez, sur lequel je voudrais dire un mot, heu, d’abord, la vision qu’on peut avoir des rémunérations des… dans les entreprises, je pense que les rémunérations des dirigeants font l’objet d’un débat de société en France, en Europe, dans le monde, et comme tout débat de société, il est légitime, mais c’est pas le lieu d’en parler, en revanche je pense qu’il est important de se dire que des entrepreneurs, des dirigeants, des personnalités qui prennent des risques, qui vont créer de la réalité… de la valeur économique, et donc la possibilité d’emploi (elle dit « d’empoi ») c’est normal que, sans excès, ils gagnent de l’argent, ils aient le retour de leur investissement et de leurs responsabilités, et en même temps, lorsqu’il y a création de valeur, les prises de risques (elle dit « riques ») tout est une question d’équilibre, donc il y a des lieux pour en discuter, je suis tout à fait prête pour en discuter […] mais je pense que il ne faut pas confondre ce sujet général, qui est un sujet de société, qui évolue au fil du temps, et qui est légitime avec un contexte particulier, qui arrive évidemment pas (sic) à une date au hasard. »

Hormis le fait que la ministre laisse entendre que les révélations qui l’accablent ont été exhumées pour la fragiliser (mais qui est cet ennemi ? un ami du peuple ?), elle mêle, dans ce propos encombré de bégaiements, deux stratégies. La première consiste à nous resservir les clichés du catéchisme néolibéral, ces mots non pensés, ces expressions sans pensée, ces « éléments de langage » comme aiment à dire les imbéciles satisfaits qui font carrière dans le mensonge rémunéré. Appliquant scrupuleusement les diktats de ce catéchisme-rengaine, elle nous présente les grands patrons comme des gens responsables, des preneurs de risques et des créateurs d’emplois, alors que nous savons pertinemment que, dans la réalité, ils sont, le plus souvent, profiteurs, accapareurs, évadés fiscaux, lobbyistes, membres de clubs ou de sociétés secrètes dans lesquels ils côtoient des élus. Loin d’être des sauveurs de l’activité économique, les dirigeants vivent aux crochets de l’Etat (cadeaux fiscaux, protection du fameux verrou de Bercy qui met un terme discret aux poursuites pour les gros évadés du fisc, du CICE, privatisations à prix d’amis, partenariats public-privé) ou des entreprises qu’ils rachètent (grâce au mécanisme du LBO ou achat à effet de levier) et ils sont les principaux responsables du chômage de masse.

La seconde stratégie, on pourrait l’appeler la macronisation du débat. La macronisation du débat est une stratégie facile d’utilisation et, par conséquent, à portée des stupides et des demeurés. Elle consiste à relativiser les questions importantes, à les dévitaliser, en quelque sorte, en les banalisant, en les renvoyant dans le rang non trié des « débats de sociétés », comme dit si bien la ministre multimillionnaire. En déconnectant le débat des urgences du réel, en le noyant dans la masse informe des débats en général, non seulement on se paye de mots mais, surtout, on le suspend dans l’espace inodore et incolore des généralités qui gravitent au voisinage des calendes grecques. Un outil facile d’utilisation, un vide-ordure à pédale dans lequel les macroniens et les macroniennes peuvent jeter les questions qui les gênent sans avoir à les éplucher. Un simple pression suffit !

Pour finir, la ministre échevelée va mettre en scène son humanité ainsi que la grandeur de son âme, malheureusement encore inconnue du public:

« Ensuite, je voudrais… vous ne connaissez pas encore beaucoup [sincèrement, on s’en fiche], il y a un certain nombre de gens qui me connaissent dans ce pays [on s’en doutait, ça relève de la lapalissade]… ils connaissent mon engagement social depuis 40 ans, j’ai pas besoin [elle dit « beuzin »] de le prouver, j’ai pas besoin [elle répète « beuzin »] de le raconter, beaucoup de gens le savent [combien ? le saurons-nous jamais ?], et penser que j’aurais pu, quatre ans à l’avance [c’est vrai que dans les grosses entreprises, on ne prévoit pas quatre ans à l’avance…], parce qu’on m’a attribué un plan de stock-options, imaginer qu’y serait bien qu’à cette date-là, y puisse y’avoir un plan de restructuration, un plan de départ volontaire [sic] de salariés pour faire une plus-value, c’est juste absurde [argument logique], blessant [argument émotionnel], et je ne laisserai personne dire que je n’ai pas de cœur et pas de morale. » (Elle termine sous les applaudissements des emmarchiens posés là autour d’elle comme des pots de fleurs fanées).

Autant dire, du grand n’importe quoi ! Devant Adrien Quatennens qui lui demande quel regard elle pose, aujourd’hui, sur LE GAIN QU’ELLE A REALISÉ, QU’ELLE LE VEUILLE OU NON, GRÂCE AU LICENCIEMENT DE 900 PERSONNES, elle sort sa lyre et nous chante sa souffrance révoltée. Qu’elle est touchante et courageuse, la ministre millionnaire. Allons, ma muse, chante-nous le chagrin et la colère de la Pénicaud !

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Mais, trêve de lyrisme, ô muse, je te bâillonne.

La ministre multimillionnaire nous montre une fois de plus qu’elle possède les rudiments de la novlangue néolibérale. Comme toute adepte sincère des théories du management élaborée dans les laboratoires qui promeuvent la mondialisation (Banque Mondiale, OCDE, Union européenne, European Round Table…), elle ne parle pas du « licenciement » mais du « départ volontaire » des 900 salariés de Danone. Elle ne parle pas de fermeture de sites mais de « restructuration », sans d’ailleurs en expliquer les raisons ou l’urgence économiques. Or nous savons bien que ce genre d’action répond à un but unique : mieux goinfrer les actionnaires !

Mais alors, ce million, moral ou pas ?

On ne le saura jamais parce que – allons, laissez-moi ruffiner – ça se dit ministre et ça ne répond pas, ça joue la comédie, ça ment à tour de bras, ça veut nous faire prendre des vessies pour des lanternes et, par dessus le marché, ça se retrouve, à soixante-deux ans, avec un Pénicaudgate comme point de départ d’une carrière ministérielle tristement entamée.

Tolérez que j’arrache, pour finir, le bâillon de ma muse qui, bien qu’enrouée, vous chantera la conclusion :

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Bruno Adrie