« Pour Juan Branco, Macron, pas de complot », par Bruno Adrie

Dans une émission de la chaîne Là-bas si j’y suis intitulée « Macron ou la tentation autoritaire », la journaliste Aude Lancelin a reçu Juan Branco, normalien et docteur en droit et philosophie, candidat perdant de la France Insoumise aux dernières législatives et conseiller juridique de Julian Assange. Juan Branco a d’abord parlé de Julian Assange mais nous ne retiendrons que ce qu’il a dit de Macron.

Pour Juan Branco, Macron n’est que « l’individu type d’une certaine forme de civilisation qui répond aux canons esthétiques de réussite professionnelle et intellectuelle assez superficiels qui sont imposés à notre époque, qui va avoir un discours à la fois parfaitement plat du point de vue de la pensée mais qui a les abords de la complexité et de l’élaboration et qui réussit tout ce qu’il fait, qui a un mariage, certes un peu inconventionnel, mais qui fait partie de ces étrangetés tout à fait acceptables dans une société comme la nôtre et parfaitement banalisables ». Un homme normal, normalisé, standard, qui essaie assez logiquement « d’apparaître, comme un modèle d’incarnation politique, un modèle de souverain » mais cherche aussi, contre toute attente, à être vu « comme un modèle d’individu, un exemple à suivre dans son côté le plus banal ».

Or, le « sans foi ni loi » Macron a beau être « convaincu de sa bonne foi », il n’est qu’un individualiste « qui a toujours investi dans sa réussite personnelle », « qui n’a jamais investi dans le rapport à l’autre, à aucun moment » et qui a toujours recherché « une concentration de pouvoir pour lui-même ». Macron ne dispose d’aucune légitimité morale ni politique, sa carrière ne présentant aucune dimension « sacrificielle ».

En effet, contrairement aux hommes politiques vrais, qui se sont construit un parcours au contact de l’électorat et pour qui devenir président de la République représente le couronnement d’une carrière, le bonhomme Macron est arrivé au sommet sans jamais avoir, comme chacun sait, exercé le métier d’élu. Sa voie à lui a consisté à se constituer un carnet d’adresses «  via l’Etat », à placer sa clientèle politique à des postes clefs alors qu’il remplaçait Jean-Pierre Jouyet à la présidence de l’Inspection des Finances et à obtenir les services d’oligarques comme Xavier Niel, en se rattachant à des réseaux qui lui ont permis d’acquérir « une connaissance très fine de comment se constituent les élites politiques ». Donc aucun doute pour Juan Branco : contrairement à ce qu’a affirmé la presse – notamment people – qui a fait campagne pour lui et qui continue de l’encenser, Macron ne doit pas son succès à un quelconque mérite personnel. Bien au contraire, son parcours « parfaitement classique, […] offre à tous les moments les moyens de l’opportunisme le plus crasse qui va permettre de monter […] pour prendre une position de pouvoir». Pour Juan Branco, montrer que l’ascension de Macron « est une mise en scène complète » est difficile faute d’espace médiatique dédié à ce type de décryptage.

A Aude Lancelin qui lui demande si nous avons assisté à une sorte de coup d’État, il répond que nous ne sommes pas face à un « complot immédiat » et que l’élévation au pinacle médiatique d’Emmanuel Macron ne s’est pas effectuée de manière grossière, que Xavier Niel n’a jamais appelé ses rédactions pour leur donner l’ordre de soutenir la campagne de ce candidat surgi de nulle part. « C’est beaucoup plus fin que ça » ajoute-t-il. Et d’insister sur le fait que raisonner en disant que Xavier Niel est un oligarque, que Macron est un vendu et que nous sommes face à un complot est « un discours simple », « une analyse qui manque de finesse » et qui ne permet que de « convaincre ceux qui sont déjà convaincus ».

Juan Branco ne croit donc pas au coup d’État. Et même s’il affirme que Macron « vise à écraser complètement l’espace démocratique » c’est pour préciser aussitôt que « la grande violence du dispositif qu’il est en train de mettre en œuvre » répond à une recherche de légitimation. L’invité d’Aude Lancelin ne perçoit pas chez lui d’« intention autoritaire particulière » et affirme que « son pouvoir se constitue de façon à devenir autoritaire parce que, pour le maintenir, pour maintenir les intérêts de ceux qui l’ont porté jusque là, il est obligé de passer par une forme autoritaire d’exercice du pouvoir qui s’auto-entretient ».

De là, la « mise en scène de son autorité », son investiture théâtralisée au Louvre, sa remontée des Champs-Elysées entouré de militaires ; de là ce « besoin de surinvestissement » puisque le seul outil de légitimation dont il dispose est « une sorte d’autoritarisme marqué » destiné à « écraser la contestation ».

Une approche intéressante et brillamment exposée qui donne l’impression de recouvrir la totalité du phénomène Macron. Cependant, elle ne me satisfait pas sur un point. Pour Juan Branco, c’est certain, pas de complot. Tout continue comme avant, la cinquième République n’est pas menacée. Macron souffre seulement d’une carence d’autorité, d’où son autoritarisme qui seul pourra (peut-être) compenser la vacuité de son curriculum politique.

Juan Branco a-t-il la preuve de ce qu’il avance ou nous fait-il part d’une conviction établie sur un raisonnement apparemment inattaquable ? Est-il touché, lui aussi, par le virus d’un anticomplotisme catégorique qui s’est glissé dans la tête d’une certaine intelligentsia parisienne, virus dont on a pu observer les effets dans les colonnes du Monde Diplomatique du mois de juin 2015 ? Quels sont les éléments tangibles qui lui donnent la certitude que nos oligarques n’en ont pas assez du processus démocratique ? C’est un aspect de la question qu’il n’aborde pas. Pourtant, l’histoire en a vu des renversements, des coups d’Etat, des révolutions colorées, des élections truquées ayant pour objectif de rendre au oligarchies – nationales et étrangères – un pouvoir politique que le système électoral avait fait passer (ou risquait de faire passer) entre les mains d’une opposition décidée à abolir ou simplement menacer les privilèges.

A une époque où les oligarchies sont partout étrillées, où la politique des caisses vides est une manipulation dévoilée, où la politique étrangère d’ingérence humanitaire ne parvient plus à dissimuler, derrière la maigreur de ses arguments, la débordante obésité des intérêts néocolonialistes qui sont la véritable cause des guerres, je serais surpris qu’aujourd’hui, en France, l’oligarchie ne se sente pas menacée par d’excessives libertés publiques.

Rappelons, avec Annie Lacroix-Riz, que notre pays a déjà connu plusieurs complots contre la République, dont un qui a réussi, la politique secrète de fascisation du régime, annoncée par le représentant du comité des forges, André François-Poncet, au comte Ciano, à l’été 1938, qui avait pour objectif de démolir les acquis sociaux de juillet 36 qui pesaient déjà trop lourdement sur les rentes des oligarques d’alors. Des oligarques qui, dissimulés derrière le buste traître d’un vieux maréchal scélérat, sauront exploiter un désastre savamment préparé pour transformer leur coup d’Etat en politique de sauvetage de la France.

Alors, je me demande ce qui peut faire croire à Juan Branco que les élites ont changé et, qu’en cette période de crise qui menace leurs rentes, elles continueront de respecter les formes et les processus démocratiques. Et je me demande si l’arrivée de Macron au pouvoir, si la fabrication de ce business party qu’a été son mouvement, ne sont pas une forme de révolution colorée, de coup d’État par la presse, par les urnes, et qui a abouti à la confiscation d’une Assemblée Nationale transformée en chambre d’applaudissement des décisions du gouvernement, toute contestation de qualité (Ruffin, Quatennens) étant enfermée dans une cage de mots aux ailes coupées.

Simple conjecture, trop simple sans doute.

Bruno Adrie