« Le général de Villiers, les 850 millions et l’indépendance de la France », par Bruno Adrie

Il a fait couler beaucoup d’encre, le général de Villiers, le Chef d’Etat Major démissionnaire après son coup de gueule (« Je ne vais pas me faire baiser​ ») contre une coupe budgétaire de 850 millions et son brutal rappel à l’ordre par un président déjà très contesté devant ses subordonnés le 13 juillet dernier. Une coupe budgétaire correspondant, selon le général Faugère interrogé sur le site l’Arène nue, à « des crédits de paiement » auxquels « ont correspondu les années antérieures – ou correspondent cette année – un volume bien défini d’autorisations d’engagement de dépenses. » La conséquence de cette réduction budgétaire : « des paiements de produits déjà commandés, et sans doute fabriqués, ne seront pas effectués en 2017 », ce qui décalera les livraisons concernées provoquant un accroissement des coûts dû à un stockage prolongé. Le général Faugère pense qu’en imposant le silence à un chef d’Etat major sur des questions budgétaires, l’actuel gouvernement se situe dans le prolongement de la politique déjà mise en place sous Jean-Yves Le Drian, une politique de « relégation [des] officiers aux seules questions opérationnelles et dans un rôle de techniciens de la chose militaire ». Une conception qui n’est pas sans rappeler la mainmise puissante qu’exerce le politique et à travers lui, les milieux d’affaires, sur le militaire aux Etats-Unis (voir, par exemple, le mépris dans lequel Rumsfeld tenait les hauts gradés dans le livre de Andrew Cockburn, Rumsfeld, an American Disaster, Verso Books, 2007).

Dans les couloirs surencombrés des réseaux sociaux, on a entendu résonner de nombreux cris de soutien au général de Villiers humilié, on a senti vibrer, face à l’attitude autoritaire d’un président chef de bureau qui croit que la politique c’est du management, une corde sincèrement patriotique et même ce qui peut ressembler à un respect sans conditions d’une hiérarchie militaire presque sacralisée car encadrant une armée qui se sacrifie dans l’intérêt de la nation. Je suis toujours respectueux et admiratif du travail de chacun, qu’il soit civil ou militaire, mais je ne fais pas a priori une vertu de cette idéalisation de l’armée, d’une armée qui a déjà rempli sans discuter des missions qui n’avaient pas grand-chose à voir avec l’intérêt de la nation. Quel bénéfice chaque Français aura-t-il tiré de notre intervention en Afghanistan ou des bombardements effectués par notre aviation en Libye et en Syrie ?

Je comprends bien qu’un général n’accepte pas de se faire « baiser » par le politique mais je voudrais savoir quel a été son positionnement et celui de ceux qui aujourd’hui le soutiennent, devant le retour de la France dans le dispositif intégré de l’OTAN sous la présidence de Nicolas Sarkozy en 2008 ? « Une mutation achevée huit ans plus tard », comme le rappelle Hadrien Desuin dans son essai La France atlantiste (Editions du Cerf, 2017), par un François Hollande qui ne s’est pas contenté d’avaliser une décision contre laquelle il avait gesticulé lorsqu’il était dans l’opposition (il avait, le 3 avril 2008, critiqué « l’obsession atlantiste du Président de la République ») mais qui est allé plus loin en validant le 7 avril 2016 le protocole de Paris « qui, depuis 1952, définit le statut des quartiers généraux militaires de l’Alliance atlantique et plus particulièrement de leurs personnels civils et militaires » (Desuin). Un protocole qui avait été bien entendu dénoncé par le général de Gaulle qui avait, pour des raisons de respect de l’indépendance de nos forces armées, décidé de retirer la France du dispositif intégré de l’OTAN en 1966. Ratifié en catimini sous Jean-Marc Ayrault mais à l’instigation de son prédécesseur à la tête du Quai d’Orsay, Laurent Fabius, le protocole de Paris va permettre à des officiers de l’OTAN d’être présents dans « quatre sites en France : les quartiers généraux des corps de réaction rapide de Strasbourg, de Lille et de Toulon [et] dans le centre d’analyse et de simulation pour la préparation aux opérations aériennes (CASPOA) installé à Lyon » (Rapport de la commission de défense de l’Assemblée cité par Hadrien Desuin).

J’espère donc que nos généraux scandalisés par des coupes budgétaires imposées par une cabale de politiques collaborant aux diktats de l’Allemagne, auront montré autant de préoccupation et manifesté autant de mécontentement lorsque l’OTAN s’est un peu plus imposée dans les circuits de l’armée française après deux présidences marquées par une maladie atlantiste savamment et activement entretenue les néocons français que le narcissique Bruno Tertrais, qui est des leurs, appelle « la secte » (voir Bruno Jauvert, La face cachée du Quai d’Orsay, Robert Laffont, Paris, 2016, chapitre 16 intitulé « La secte »). Car, que valent ces 850 millions d’euros, que valent les 32 milliards d’euros du budget de la Défense, si la France n’est plus que le caniche de l’Amérique ? Que valent ces sommes si notre armée, soumise à un gouvernement suiviste, s’engage dans des guerres condamnables, en Afghanistan, en Libye, en Syrie ou ailleurs, des guerres inventées par Washington pour remplir ses coffres-forts new-yorkais au prix de millions de blessés et d’agonisants ? J’espère que nos généraux sont aussi habités par ça, par le sens des guerres qu’on mène, et qu’ils sauront faire savoir, le moment venu, qu’ils ne veulent pas servir les intérêts criminels de puissances étrangères à l’intérêt de la France. Voilà qui vaut bien plus que 850 millions !

Lorsque récemment, l’éditeur et écrivain Slobodan Despot est venu à Strasbourg présenter son dernier roman, il a parlé devant l’assistance d’un commandant de SNLE de sa connaissance qui avait démissionné de son poste de commandement en apprenant que l’arme nucléaire française était passée sous contrôle de « l’allié américain ».

J’espère qu’ils sont nombreux, les officiers qui ont cette fierté…

Bruno Adrie

Photographie : Le général Pierre de Villiers, Franceinfo.