« L’emmarchisme ou la dictature en fascicules », par Bruno Adrie

Dans son édition du 12 juillet, Le Canard Enchaîné nous apprend que l’article 16 du règlement intérieur du groupe des députés emmarchistes interdit à ses membres de signer des amendements ou des propositions de lois « issus d’un autre groupe parlementaire ». Si un député refusait d’être télécommandé, il pourrait se trouver banni de l’emmarchienne communauté.

Ça fait des années que les synarques d’aujourd’hui se demandent comment interrompre des processus démocratiques qui les font trépigner et ralentissent leur enrichissement, ça fait depuis la crise qu’ils se demandent comment instaurer une dictature faisant le jeu de l’Allemagne et accroissant leurs rentes. 

Mais impossible de trouver, dans le paysage politique, une figure tutélaire qui aurait gagné la bataille de Verdun, impossible de trouver un sauveur capable de déplacer le gouvernement dans une ville d’eaux, de mettre un terme à la cinquième République et d’instaurer un gouvernement d’union nationale avec un buste de maréchal comme décor de cheminée offert à la patrie manipulée. 

Il fallait trouver mieux que la figure enképitée moustache blanche et feuilles de chênes – tout de même un peu has been – de celui qui avait fait de son corps un barrage aux aspirations hégémoniques d’un autre moustachu casquette et braillard d’outre-Rhin.

Alors ils ont cherché, ils ont fouillé dans les ministères, ils ont fait les fonds de tiroir, regardé sous les tapis, derrière les meubles et puis il est apparu, répondant à leurs prières. Ils ont vu s’approcher, dans le faux jour des coffres-forts d’une banque d’affaires pas transparentes, une silhouette plus actuelle, plus conforme au style d’aujourd’hui, un ambitieux entre chuchotant et gueulard, un arriviste parfois enroué, étranglé par les couacs, un petit costard aux dents longues et à la langue bien pendue, un pourlécheur salivaire et penché sous la griffe patronale.

Et puisque le 10 juillet était impossible, puisque les panzers ne roulaient pas vers Bordeaux, puisqu’il fallait bien conserver les formes de la République, ils ont fait jouer les trompettes de la propagande, ils l’ont assis à l’Elysée (avec le concours d’électeurs-gogos), ils lui ont donné une majorité parlementaire (à coups de trahisons et de recrutements transpartisans… et avec le concours d’électeurs-gogos) et puis ils lui ont dit:

– Vas-y! On va l’avoir notre 10 juillet, on va l’avoir progressivement, par abonnement, comme une encyclopédie vendue au fascicule, un numéro à chaque vote contraint, encore un numéro au ferme-clapet, et tout au bout l’intégrale, le tout relié, la dictature, une bonne qu’ils auront pas vu venir les abonnés, une efficace, très crabe dans l’eau froide, à feu doux, ça chauffe, il sent rien, mais il va rester, il cuira et quand il sera cuit, on lui arrachera les pattes, on lui ouvrira la carcasse avec une lame, en le regardant bien droit dans ses yeux morts, dans ses yeux morts d’esclave, de chair à pognon, de cadavre comestible.

Bruno Adrie