« Le rêve d’Antoine Crevaux (I) », par Bruno Adrie

Tiré de mon roman intitulé ‘Le ministricule’ (2015). Antoine Crevaux est un banquier qui veut renverser la République.

La République est une charogne qui dort dans le jus refroidi de ses rêves entre les draps chiffonnés et pisseux d’un lit secoué de corruptions ! Sourde aux alarmes qui partout retentissent, aveugle aux menaces qui pétrissent aux horizons des nuages noirs traversés de fulgurances et de grondements, soudain dressée, elle tourne ses pupilles de lait caillé vers le miroir poussiéreux et s’extasie devant la beauté qu’elle fut et qu’elle croit encore distinguer dans l’atmosphère floue qui l’environne. Ignorant ses lèvres pincées et bleuies par l’hiver et ses joues creusées par la froide poigne de la mort, elle se voit encore en jeune femme aux épaules nues enjambant d’un pas puissant les barricades, et traversant, vierge d’impacts, à la main un drapeau tricolore, les bancs de mitraille de la répression.

Comment cette forme décrépite pourrait-elle encore conduire une armée ? Comment pourrait-elle nous protéger des dangers à l’affût à chaque carrefour d’un monde devenu chaotique ? Voyez-la se lever et tituber, ivre d’elle-même, perdue dans une cécité heureuse peuplée d’images mortes ! Regardez-la traîner sa savate crevée et se cogner aux murs, égratignant un front déjà cabossé par les siècles ! Elle doit périr, disparaître, abandonner son sceptre à qui sera capable de défendre notre grand pays !

Ainsi parla Antoine Crevaux.

Et pendant qu’il parle, les flammes grondent dans les galeries supérieures du Parlement ; des jets de feu atteignent les lustres bientôt coiffés de tignasses crépitantes ; de longues mèches s’en détachent, tombent sur les députés qui se lèvent et gesticulent dans cet habit moiré qui les surprend et les consume. Ils se débattent, font quelques pas puis s’effondrent. Leurs silhouettes vaincues s’abandonnent à une mort atroce. D’autres encore indemnes, se précipitent vers les sorties dans un sauve-qui-peut désordonné. On escalade les fauteuils, on remonte les escaliers en se poussant ou se tirant par la manche ou par le col ; on rejette un pair désorienté et indécis vers le brasier qui approche, grossit et s’apprête à tout dévorer comme une énorme gueule infernale.

Antoine Crevaux se passe la main dans les cheveux et descend tranquillement du perchoir avant de s’éloigner. Son image disparaît, confuse et dansante dans la chaleur de la boule de feu qui maintenant envahit tout comme un soleil en expansion.

-Monsieur, Monsieur !

Le secrétaire approche raide sur ses longues pattes, le buste dressé, les épaules tombantes et les paupières mi-closes dans ses orbites creuses, sous sa calvitie aux rives gominées. Lorsqu’il parle, il grince comme la porte d’un vieux placard.

-Monsieur, c’est monsieur Antoine.

-Faites entrer, dépêchez !

Antoine entre encore fumant d’avoir dansé avec les flammes.

-Le parlement est en feu.

Il parle calmement. Le Ministricule ne dit rien, le regarde, reste songeur. Ah, Antoine et son goût pour le spectacle ! Antoine et ses lubies théâtrales ! Fallait-il en passer par là ? Tous ces meubles, toutes ces toiles, ces tapis ! Ces richesses brûlées, disparues, finissant en ce moment même de se consumer ! Le Ministricule en frissonne. Mais bon, woyons, il n’est plus temps de se plaindre. Le signal est donné, la République est morte, la banque Crevaux prend le relais depuis ses coffres, depuis son conseil, depuis ses murs épais indestructibles, ses hauts vitrages à l’épreuve des balles et son dôme anti-bombardements !

La République est morte. Vive la République !

-Et la nouvelle constitution ?

-Elle est là, sur le bureau.

-Et l’armée, tu peux t’arranger ?

-J’avais anticipé, je t’ai vu venir. Les généraux ont mes ordres. En cas d’incendie du parlement, on décrète l’état d’urgence.

-Et l’impôt ?

-Hesychia* va passer.

-Tu as pensé à tout.

-Comme toujours.

Ils s’embrassent. Le Ministricule tousse.

-Tu ferais mieux de changer de costume, celui-ci sent le feu, c’est insupportable.

-Qui va diriger officiellement ? Ton général ?

-Lauriston ? Il est dangereux.

-A ce point ?

-Il rêve de guerre mondiale et son crâne en ogive n’abrite que des fusées. Dès que tout rentre dans l’ordre, je le mets à la retraite.

-Et s’il résiste ?

-Il ne résistera pas.

-Alors qui ?

-Un quelconque, un sans visage, un insignifiant, un bourré d’orgueil. On trouvera.

-Excellent choix.

-Nous y allons ?

-Où donc ?

-Les télévisions nous attendent, la patrie en danger, les hommes providentiels, le retour aux grandeurs passées, il faut juste attraper un président en passant. On le pioche où ? dans quel parti ?

-Tirons à pile ou face.

-Parti pile ? parti face ? tout est dit !

Au secrétaire :

-Dites à Georges d’être prêt. Et faites porter ces dossiers dans la limousine !

Chuchotements au téléphone, des pas dans le couloir, un laquais en livrée, un doigt maigre qui donne un ordre. Le Ministricule se récite le plan savamment élaboré. Quelle facilité !

Cependant Antoine exagère. Son goût pour les apocalypses est décidément surfait. « Ah une dernière chose… (tout bas) Ouvrez les fenêtres, aérez. Je ne supporte pas cette odeur de fumée. On croirait que la maison a brûlé. »

Bruno Adrie

*Hesychia est une loi instaurant l’impôt sur la pauvreté.

Dessin du ministricule par Bruno Adrie