« Depuis rien », par Bruno Adrie (nouvelle)

Nouvelle que je dédie à Slobodan Despot, suite à la présentation de son roman Le rayon bleu (Gallimard) à la librairie Kléber de Strasbourg samedi 17 juin.


 

Si vous me demandez depuis combien de temps je vis ici, je ne saurai répondre car le temps n’existe plus pour moi et c’est comme si je n’avais jamais existé moi-même ailleurs que dans cette absence du temps, dans cet exil de la durée sans laquelle le devenir n’est plus, aucun projet ne peut naître, aucun espoir ne peut fleurir. Qu’espérer dans ma situation ? Rien. Je n’espère rien, je n’attends rien, pas même qu’on vienne me sauver, m’arracher à cette prison dans laquelle je vis depuis… mais y a-t-il un depuis, depuis que le temps s’est éteint, le temps, cette invention de la conscience ?

Je ne suis plus un homme. Comment pourrais-je l’être, humain, dans ce corps qui ne l’est plus et qui a oublié l’avoir jamais été ? Les sensations, les sentiments qui vous animaient me sont interdits. Ma nature, cette nature nouvelle qui a germé en moi et m’a enchaîné à l’immortalité comme à un rocher de supplice, ne les connaît pas. Je ne sens rien que le froid qui m’entoure, pénètre jusqu’au plus intime de mon corps, broie mes membres et fait grincer mes os ; ce froid glacial, à mon grand regret, ne me tue pas mais me condamne à une interminable agonie.

Je vis dans une nuit peuplée de phosphorescences qui fusent du sous-sol et montent autour de moi vers mon firmament fissuré. Elles se poursuivent, droites, verticales, alignées, me traversent même, et je les contemple, sans respirer.

Mes jambes trop longues sont repliées, pâles et translucides comme la chair de ces batraciens étranges qu’on appelle les axolotl et que j’ai découverts un jour à l’aquarium de la ville. Elles ressemblent aux pattes d’un cricket que des enfants cruels auraient abandonné dans les couloirs obscurs d’un labyrinthe de carton-pâte après les avoir arrachées. Dans mes rêves, elles forment un casse noix géant et mes genoux sont deux pierres dures sur lesquelles je pose mon menton pour regarder devant moi. Je reste ainsi des heures – qui sont peut-être des siècles – mes yeux crevés aux aguets, pris dans ce corps difforme comme dans un corset de torture, tellement torturé qu’aucune posture ne me soulage. J’ai tout essayé. Et puis, pourrais-je l’étendre, cette carcasse cabossée, que le sommeil me resterait interdit – je vous dis que je rêve, oui, mais je rêve éveillé – parce que nulle part dans ce dédale de mes errances répétées, je n’ai palpé de couche même modeste, même inconfortable, pour m’abandonner et oublier, échapper à cet enfer éternel, à ces couloirs engorgés de gravats sur lesquels a poussé un taillis de métal et de pointes qui blessent mes mouvements. Alors je reste immobile, mon arrière-train osseux posé sur un sol dur et poussiéreux – l’air en est plein de cette poussière qui plane, scintille et se dépose sur ma peau, cette surface morte couverte de plaies, de bleus et d’ecchymoses qui dans mes rêves deviennent des mers et des océans pris entre des continents tout blancs parcourus de veinules, fleuves qui drainent – drainaient – un sang glacé, un sang lent – est-ce le flux du sang qui donne la sensation du temps ? Mais non, j’oublie toujours, je n’ai plus de sang, plus une goutte, et mon cœur ne bat plus.

Je suis assis, je regarde ce feu irréel et ma tête, ma grosse tête, se penche et vient parfois heurter une arête coupante. Je me blesse souvent car je suis plus rêveur que lucide. Engourdi.

Chaque nouvelle blessure me rappelle à la conscience. Et ses élancements aigus forment un réseau de douleur qui se referme sur mon corps resserré par une main invisible – je sens son emprise. Elle me broie, inlassable, me déforme et mes poumons pleins de poussières ne respirent pas. Je suis en vie et je ne respire pas.

Je rêve parfois d’un homme marchant le long de couloirs gris et impeccables, aveuglants sous les néons criards, entêtés et blafards. Ses semelles en caoutchouc qui sifflent sur un sol éclatant, sa machine au souffle chaud, qu’il éteint soudain, ce sac qu’il en extrait, gris comme le reste, gris comme les murs, comme le sol, comme tous ces néons mis bout à bout, mes rêves en noir et blanc, enroulés dans une grisaille soyeuse – un cocon –, la gueule du sac plein d’une poussière tassée, c’est ce que je vois aujourd’hui lorsque m’apparaissent mes poumons découpés par une lame imaginaire.

Cette lame, je l’ai découverte un jour, hier, il y a longtemps, je l’ai découverte et j’en ai caressé le tranchant dans l’obscurité. Mes doigts souffrent encore de la coupure que je me suis infligée par maladresse, coupure encore vive, la douleur bat sans répit, lentement, et s’ajoute à toutes les douleurs qui font comme des paquets d’excroissances monstrueuses installées dans ma chair envahie. J’ai mal et respire avec peine. Cette lame rédemptrice, trouvée par hasard, j’avais pensé qu’elle serait rédemptrice, à quoi bon continuer de vivre dans cette chambre froide, obscure, nuit éternelle, inchangée, inchangeable, nuit de vingt-quatre mille ans, désertée par les heures, nuit irrespirable, dans laquelle je traîne un corps-carcan de blessures et de douleurs, je me rappelle l’alerte, assourdissante, cette sirène à crever les tympans, la porte refermée, brutale, scellée, soudée et moi à l’intérieur ; refermée à jamais sur cette nuit tombée au milieu du jour ; refermée sur ma vie qui n’en finit pas, sur mon agonie qui croupit. Quand j’ai trouvé cette lame, j’en souffre encore aujourd’hui, mais ma vie n’est qu’un long aujourd’hui, j’ai cherché mon cœur avec sa pointe tordue, mon cœur qui battait encore un peu, je crois, discrètement, comme s’il avait peur de troubler le silence de son sépulcre, mon cœur timide et boursouflé qu’un sang glacial noyait jusqu’à l’écœurement, j’ai cherché mon cœur, j’y ai planté cette lame, pour me sauver. Et mon cœur a souffert en crevant, une eau putride en a jailli, il s’est vidé, ce cœur, comme une outre trop tendue, puis il est resté accroché, loque inutile et douloureuse, vieux ballon crevé pincé entre mes côtes brisées. Et je suis là.

Je crois m’adresser à vous mais c’est à moi que je parle, car vous n’êtes plus, je le sais. Vous êtes tous morts, vous ne venez plus, je ne vous entends plus.

Il est vrai que mille dangers vous guettaient : vous auriez pu succomber à vos maladies recherchées, à vos virus savamment assemblés ou à la désintégration spontanée et douloureuse – la brièveté n’exclut pas la douleur et la douleur peut être infinie pendant un temps très bref – qui se produit à l’ombre des grands champignons que la volonté de puissance des gros, des riches, des accapareurs a fait sortir, a extirpé à coups de bâtons, à coups de trompettes et à coups de dollars des esprits rares venus sur la Terre pour en hâter la destruction. Vous auriez pu… Mais ce n’est pas de cela que vous êtes morts…

Ça fait longtemps que je ne vous entends plus, je me rappelle vos voix, vos cris, et même vos peurs que je sentais comme des pointes enfoncées dans mes entrailles visqueuses, entre les coups de pioches – vous creusiez sous moi – et le grondement de vos hélicoptères qui lâchaient des averses de béton pour étouffer ce feu sauvage qu’on avait cru domestiquer. Il s’était rebellé, avec quelle facilité, contre ses gardiens imbéciles, ce feu rétif qui m’a tué et gardé en vie et qui continue de brûler secrètement, ce feu nouveau dont les flammes invisibles montent jusqu’aux noirs plafonds, je les vois, ce feu de malédiction dont vous cessâtes de vous protéger un jour parce que vous l’aviez oublié. Vos villes étaient désertées et votre science enterrée sous les décombres d’une civilisation morte d’avoir trop duré. Ce feu vous a tués un à un, patiemment, minutieusement, méthodiquement.

Vos patries renversées comme de vieux troncs pourris, tout était redevenu primitif : luttes de clans, guerres et travaux forcés, vos dos arc-boutés sous le va-et-vient des fouets sifflant comme des serpents, tournoyant au-dessus de vos nuques soumises aux seigneurs barbares surgis des charniers de l’apocalypse. Barbares certes, mais pas plus cruels, au fond, que vos anciens maîtres, ces élégants accapareurs, surcravatés, cheveux plaqués, mâchoires serrées, orgueilleuses, poignées de main souriantes d’un sourire froid photographique – l’émail de leur crocs blanchis à la javel. Sourires et connivences devant les caméras de l’ignorance orbitalisée – en ce temps l’ignorance volait, et traversait l’air et les espaces ; on en aspergeait le monde – sourires et connivences, disais-je, pour vous faire périr plus vite et en suant, pas d’une sueur saine, non, mais d’une sueur âcre où se concentraient la haine et la peur. Au travail, toujours au travail ! Vous étiez le terreau et le monde un pourrissoir dans lesquels vos chairs et vos âmes devaient macérer, tout le reste blabla, afin d’alimenter la fleur parfumée du train de vie des gros, les gros et leurs avions, leurs limousines et leurs propriétés, dans lesquelles, entre deux raffinements, ils devenaient des bêtes et montaient côte-à-côte, un cigare dans le bec, entre les griffes un verre, les charognes que la chansonnette ou le cinématographe avaient, sous de faux noms, arrachées à l’anonymat, gueules blasées, seins renommés et croupes redessinées, le temps d’un coït qui leur était dû puisqu’ils étaient les gros, les salauds, les vautours, des vautours parlants, des vautours trompants. Tous morts qu’ils sont maintenant et la Terre en est soulagée, comme d’une lèpre trop longtemps portée. Mais revenons à votre décadence. Vous devîntes si ignorants, si éparpillés, que vous oubliâtes l’existence du feu nouveau. Vous cessâtes de le surveiller, d’en colmater la prison. Alors, il en sortit. Il vous pista, un jour, comme une bête de proie qu’on n’entend pas la nuit, il mordit dans vos chairs, lentement, vous suça, un à un pourri, fondu, tordu, défiguré. Alors, vous l’implorâtes, vous cherchâtes un pardon, en vain vous fîtes des sacrifices, le sang gicla sur vos autels entourés de coups de fouets, comme en ces temps anciens à jamais révolus. Vous êtes morts aujourd’hui, tous morts, cadavres par milliards liquéfiés.

Un jour je l’ai entendu, voilà pourquoi je sais. Ç’a été d’abord un sifflement, puis un souffle, enfin un grondement : l’air et l’eau, ces griffes de l’éternité, avaient entamé le fer et le béton de ma prison, et la mort comme une aile noire a recouvert le monde. Vous êtes morts et vos cadavres par milliards ont disparu, digérés par la Terre. Dans cet aujourd’hui obscur, froid et indatable, je suis seul. En cet aujourd’hui de vingt-quatre mille ans, autant dire infini.

Je suis le dernier homme – qui me croira ? –, avec ma grosse tête pleine de rêves qui se cognent aux murs, avec ma laideur immortelle que mes yeux ne peuvent voir, avec mes longues jambes à jamais repliées, comme les pattes éreintées d’une sauterelle géante, avec mes poumons qui ne respirent plus, pleins d’une poussière brûlante, avec mon cœur glacé cloué à sa douleur derrière ses barreaux brisés, avec ma bouche collée qui ne parle plus mais dans laquelle monte une marée de mots que personne n’entendra jamais et qui m’étouffent mais ne peuvent me tuer. Car je suis à la fois mort et immortel.

Bruno Adrie

Nouvelle tirée de mon recueil intitulé Sous ton nom, Liberté, j’écris mon nom.