« Comme-le-montre-le-modèle-suédois », par Steve Ohana

Il y a une pensée magique qui se répand chez une certaine partie des économistes, consistant à imaginer que les réformes de flexibilisation du marché du travail, de baisses des dépenses publiques et des impôts, vont faire baisser la dette et le chômage en France, « comme-le-montre-le-modèle-suédois »…

Il faut quand même rappeler les faits suivants sur les réformes suédoises menées au milieu des années 90 (consistant en un cocktail de politiques austérité et de compétitivité des entreprises après l’éclatement d’une bulle immobilière sans précédent):

– les réformes suédoises ont été menées dans le cadre d’une forte dévaluation de la couronne suédoise
– l’économie suédoise n’a pu décoller qu’une fois la croissance mondiale repartie, portée notamment par le secteur du high-tech où la Suède était bien positionnée
– les réformes n’ont pu fonctionner que parce que les partenaires commerciaux de la Suède n’ont pas engagé ce type de réformes en même temps
– même si elles ont été un succès en termes de baisse de la dette publique et du taux de chômage, ces réformes ont fortement augmenté les inégalités de revenus (ce qui a pu être relativement bien supporté car la Suède partait d’un niveau d’inégalités particulièrement bas)

Quand on considère tous ces différents points, on conclut que des réformes similaires en France en 2017 seraient à très haut risque:
– on ne peut pas dévaluer (les réformes sont donc déflationnistes, comme l’avaient été les ordonnances de Bruning en Allemagne et Laval en France pour se maintenir dans l’étalon-or au cours des années 30)
– la croissance mondiale est peu porteuse et nous avons peu de spécialités industrielles qui pourraient pallier l’affaissement du marché intérieur
– les pays voisins adoptent le même type de politiques (l’Allemagne les ayant adoptées avant les autres et refusant de les inverser à présent)
– on part d’un niveau d’inégalités plus important que la Suède des années 90

Autant de réserves qu’on ne trouve quasiment jamais dans les discours des économistes pro-réformes.

© Steve Ohana, 2017

Illustration : Paul Klee, Alles läuft nach! (Tout le monde suit!), 1940, 32 x 42,2 cm, Berne, Kunstmuseum, Fondation Paul Klee