« ‘Edouard Philippe et les Lumières’ ou ‘Les déambulations philosophiques d’un cuistre’», par Clara Piraud

S’il y a une chose qui m’insupporte bien plus que les hommes politiques ignares, ce sont les hommes politiques qui se frottent de culture mais n’en savent pas plus. Ceux qui connaissent suffisamment de choses pour faire croire à ceux qui en connaissent moins qu’ils sont savants. Ceux qui oublient que la plus grande vertu est d’avoir conscience de son ignorance. Ceux qui excellent dans l’art de la rentabilisation des connaissances, pratiquent le name-dropping à outrance et, comble de l’originalité, ont les œuvres complètes de Machiavel dans leur bibliothèque. Notre nouveau Premier Ministre, Édouard Philippe, fait partie de cette catégorie.

Dans son documentaire Édouard, mon pote de droite, Laurent Cibien suit son ami d’enfance dans sa campagne pour les élections municipales de 2014 au Havre. Maire sortant, il sera réélu dès le premier tour avec 52% des voix. On est étonné par la vacuité intellectuelle du personnage. Il semble à première vue fort sympathique, blagueur, rieur. Il sait en user, il l’assume, sans paraître entièrement cynique (mais les hommes politiques cultivent sans doute souvent cette ambiguïté intérieure).

Laurent Cibien, le réalisateur du documentaire, « un vrai gauchiste, tendance écolo, ultra gauche, mais quand même il est gentil » (Édouard Philippe), essaye de comprendre l’assise intellectuelle sur laquelle reposent les ambitions politiques de son ancien camarade de classe. Les réponses de ce dernier frappent par leur indigence, que tentent de masquer une forme d’assurance et un air détaché : « Un jour, une rue portera ton nom ici. – Oh, oui, peut-être plutôt que ce sera une impasse ». Difficile de croire cette indifférence sincère.

Son ami va pourtant persévérer en lui posant des questions banales : est-il optimiste ou pessimiste ? Et l’on découvre chez lui une extraordinaire capacité à enchaîner des phrases vides de sens, un vrai tissu de novlangue aseptisée. Mais, malgré tout, certains éléments surnagent : « Je pense qu’on est libre. Je sais pas si je suis optimiste ou pessimiste, mais je sais que je suis libéral, c’est-à-dire que je pense que c’est la liberté qui compte, parce que c’est la liberté qui permet de prendre des bonnes décisions ou des mauvaises ». Il croit en la liberté. Soit. Sa position se défend. Aux questions qui vont suivre, il répondra qu’il ne nie pas les déterminismes, mais qu’il existe une liberté au sein de ces déterminismes. C’est toujours un peu facile à dire et difficile à prouver, mais on peut le lui accorder. Le problème, c’est qu’il glisse subrepticement de la liberté au libéralisme. Facile ! Les mots se ressemblent tellement, ce n’est certainement pas pour rien. Il faut défendre la liberté, or la liberté c’est le libéralisme, donc… Vous me suivez ? 10/10 pour la novlangue. Bravo.

Mais, malheureusement, ce n’est pas fini. Le journaliste lui demande alors de préciser sa position quant à la notion de chef : comment défendre la liberté avant tout et accorder une grande importance à l’autorité et à la hiérarchie (comme c’est son cas) ? Question pertinente. Réponse de l’intéressé : « Mais c’est une aporie de lycéen boutonneux en classe de philo, ça » (merci pour les enseignants de philosophie en classe de terminale). Le journaliste insiste, et Édouard Philippe répond : « Dès lors que tu veux organiser un système politique à plusieurs, y a des gens qui vont prendre des responsabilités. Ça s’est toujours passé comme ça, ça se passera toujours comme ça. Tu peux refuser par essence et par concept l’idée qu’il y ait des gens qui, parce qu’ils ont des responsabilités et parce qu’ils doivent prendre des décisions, ont ce que t’appelles le pouvoir mais ça s’est toujours passé comme ça. Et puis surtout ça se passera toujours comme ça. Voilà. Donc pour moi, ça n’empêche en rien la liberté. Je veux dire, il y a en France un Président de la République, je peux même ne pas l’avoir choisi, il ne gêne en rien ma liberté. C’est même d’une certaine façon, une garantie de ma liberté. Donc pour moi il n’y a pas du tout d’opposition dans l’idée qu’il y ait des gens qui commandent, alors qui commandent entre guillemets, hein, qui prennent des décisions, qui sont élus, et puis le fait que la liberté individuelle reste la valeur, une des valeurs centrales d’un système politique ». On peut remarquer deux choses dans ce début de réponse. Tout d’abord, il use de cet argument fréquent à droite qui est celui du réel : ça se passe comme ça, ça s’est toujours passé comme ça. Tout ce qui n’épouse pas parfaitement cette réalité est idéologique, idéaliste, rêverie de gaucho-anarchistes, au mieux inoffensifs (comme son copain qui le filme depuis dix ans mais n’a toujours pas vendu son film, on s’en fiche un peu) ou potentiellement dangereux car sectaires, bornés. Ensuite, il ne répond pas véritablement à la question. Il refuse le paradoxe, l’« aporie de lycéen boutonneux » et répond : « Bah en fait ça a l’air contradictoire, mais non ». Merci pour ce grand moment de pensée.

Et là arrive la cuistrerie : citer, montrer qu’on s’appuie sur des philosophes. Que non seulement le réel nous soutient, mais aussi la Pensée. Tout ça, « c’est la vieille discussion de l’état de nature ». « Toute la philosophie occidentale des Lumières repose sur l’idée que c’est parce que tu crées des règles, donc une forme d’organisation, donc une forme de responsabilité, que tu crées la véritable liberté. Moi je m’inscris là dedans, enfin c’est pas très original. Je vois pas très bien, sauf à imaginer des utopies d’autogestion égalitariste qui exprimeraient des règles consenties librement par chacun sans aucune… Bon, OK, j’ai quand même envie de dire, philosophie des Lumières, 250 ans de progrès ou 300 ans de progrès avec un certain nombre d’acquis assez admirables. Utopie égalitaire, heu, prrffhh (onomatopée de mépris). Franchement je pense que, enfin moi j’ai le sentiment que l’histoire a tranché, (rires), assez nettement même ». Encore la dictature du réel. Un réel d’ailleurs fantasmé, car on sait qu’il existe des micro-utopies d’autogestion et que le modèle du commandement n’a pas donné lieu qu’à des sociétés garantissant les libertés individuelles loin de là. Mais passons.

Intéressons-nous au débat philosophique qu’il présente. On aurait d’un côté les Lumières qui prônent un passage de l’état de nature à une société hiérarchisée avec un chef qui assume le commandement et les responsabilités, et de l’autre une sorte d’utopie anarcho-égalitariste qui soumettrait chacun à des règles égales pour toutes et consenties librement. Mais, attendez… Ça me rappelle quelque chose… Mais oui, voilà ! Jean-Jacques Rousseau, Contrat social, livre I, chapitre 6. Il y parle d’aliénation totale et réciproque : « Chacun se donnant à tous ne se donne à personne, et comme il n’y a pas un associé sur lequel on n’acquière le même droit qu’on lui cède sur soi, on gagne l’équivalent de tout ce qu’on perd, et plus de force pour conserver ce qu’on a ». Rousseau, un hippie ! Moi qui croyais qu’il faisait partie de ces grandes Lumières brillantes dans le ciel des idées. Ce qu’Édouard Philippe assimile trop rapidement à « toute la philosophie occidentale des Lumières » (notez que l’emphase sert souvent à masquer le vide), c’est en fait la position de Hobbes dans le Léviathan, vivement critiquée par Rousseau : on remet sa liberté à un chef qui nous assure la sécurité. On passe alors de l’état de nature de guerre de tous contre tous à un état social pacifié. Mais pour Rousseau, cet état est un mensonge, il correspond en réalité au second état de nature ou au premier état social : nous n’y sommes pas libres, car nous nous sommes défaits de notre liberté au profit du Léviathan. Mais alors, la vraie liberté, c’est dans l’utopie rousseauiste ? Nous aliéner à un chef n’est qu’une illusion de liberté qui permet de mieux nous tenir en esclavage ? Il n’y aurait qu’un semblant de liberté dans la société hobbesienne ?

Vrai débat, vraies questions…

Mais avant tout, il faudrait connaître ses classiques, au moins ne pas les citer n’importe comment. Et surtout apprendre à réfléchir au lieu de raconter n’importe quoi.

Macron a bien choisi son Premier Ministre : vide, creux, cherchant à séduire, à amadouer, se revendiquant du réel, un peu de la pensée, méchant sans s’en rendre compte – ou peut-être très consciemment.

Allez, une dernière pour la route : « Je sais pas si vous êtes comme moi, mais parfois j’entends à la télévision des gens qui parlent de sous et qui vous disent qu’il faut arrêter avec la rigueur. Bah, écoutez, moi j’étais plutôt un bon élève à l’école, ma mère, elle était institutrice et quand elle voyait arriver : « Manque de rigueur », hein, elle me faisait rarement des crêpes ».

Bon sang, mais c’est bien sûr !

Clara Piraud


Clara Piraud est titulaire d’un master de philosophie et prépare l’agrégation. Elle a écrit un mémoire sur Hannah Arendt et Socrate intitulé « Socrate comme anti-Eichmann: une représentation de la conscience morale chez Hannah Arendt », (2016), Université de Strasbourg.