« Le Grand Prix de l’Elysée », par Bruno Adrie

 

Paris, 14 mai 2017. Brigitte du Placard de l’Europe est dresseuse de chevaux. Elle entre avec son poulain dans les écuries de l’Elysée. Elle s’avance, monte les marches, légère. Elle a le jarret fin, hâlé, puissant. Elle porte une robe bleu roi ornée d’un cercle d’étoiles dorées brodées dans le dos, les couleurs de l’écurie qui l’a embauchée. Son poulain la suit, trottine, hennit, piaffe, tourne la tête de droite à gauche et de gauche à droite, fait résonner ses sabots sur le ciment du parvis, il hennit encore, il paraît enroué. D’une main ferme, elle le maîtrise, son bras mince se tend comme un cordage, dévoilant une musculature fine et dure comme un faisceau de tendons. De l’autre, elle lui flatte l’encolure, s’approche de son oreille et lui murmure quelques mots doux.

Un journaliste : Que se passe-t-il ? Est-il nerveux ?

Brigitte : Non, il me réclame du chocolat. Il n’arrête pas, il est gourmand et je lui dit que non, qu’il n’en aura pas. Je ne veux pas qu’il mange de cochonneries.

Le journaliste : Et vous lui donnez quoi ?

Brigitte : Il n’a droit qu’au sainfoin La Gouvernance, garanti 100% OGM, le meilleur du monde. Il en a toujours dans son râtelier.

Brigitte peut être fière parce qu’Emmanuel du Costard (c’est le nom de son coursier) a gagné le Grand Prix de l’Elysée et va rester sur le podium pendant cinq ans. Cinq ans sous les ors de cette écurie première classe reconnue pour sa tenue impeccable, la qualité de son mobilier et l’empressement de ses laquais qui courent partout. Ils vont et viennent sous les lustres, transportant des selles, des fouets, des bottes de foin. Des vétérinaires les suivent avec leur mallettes pleines de substances énergisantes. Les écuries de l’Elysée sont un lieu d’excellence et n’abritent que des gagnants !

Brigitte : Les pronostics le donnaient vainqueur. Et il a gagné. Vous l’avez vu passer la ligne d’arrivée.

Le journaliste : Oui, c’était fabuleux. La vieille rosse à crinière blonde…

Brigitte : Vaseline de Montretout !

Le journaliste : …n’a rien pu faire pour le rattraper ! Trop lourde, trop essoufflée !

Brigitte : Elle ne pouvait rien contre mon Manu (c’est ainsi qu’elle l’appelle quand elle est seule avec lui dans son box. Elle lui flatte les naseaux, il hennit doucement, elle lui tend une poignée de sainfoin La Gouvernance, garanti 100% OGM, qu’elle a sorti de son sac à main). Heureux, il mâchonne et laisse tomber quelques étrons fumants qui s’écrasent en silence sur les dalles et qu’un valet (sur sa poitrine, une étiquette qu’on n’a pas le temps de lire: Bay… quelque chose comme ça) vient ramasser avec une pelle et une balayette.

Le journaliste : C’était Brigitte du Placard de l’Europe et son poulain Emmanuel du Costard, en direct des écuries de l’Elysée.

Le valet s’éloigne, penché, en reniflant sa pelle.

© Bruno Adrie, 2017.