« Le suffrage universel comme arme de l’adversaire », par Bruno Adrie

 

Dans leur livre La deuxième droite, initialement édité en 1986, Jean-Pierre Garnier et Louis Janover ont écrit qu’ « en acceptant de se soumettre aux mécanismes du système électoral, on conforte l’idée qu’il ne peut exister une voie radicale pour sortir du statu quo, on se place sur le terrain choisi par l’adversaire à qui on offre les meilleures armes ». Une formule qui n’est pas sans rappeler Léon Bloy lorsqu’il écrivait que « le suffrage universel, c’est l’élection du père de famille par ses enfants ».

L’idée aura de quoi surprendre chez le citoyen trituré depuis les bancs de l’école par les scalpels de la bonne morale républicaine. On conçoit qu’il lui sera difficile de prêter une oreille autre que distraite à la possibilité ou, pire, à la nécessité d’inventer une démocratie qui ne se limiterait pas à « envoyer tour à tour au Parlement et au gouvernement des majorités opposées sur la manière de gérer le système capitaliste mais d’accord pour n’en pas toucher les fondements. » (Garnier et Janover, op. cit.)

Quand on pense que c’est au nom de cette conception de la démocratie, d’une démocratie réduite au versement à heures fixes de bulletins dans des urnes pas toujours transparentes (surtout lorsqu’elles sont devenues des voting machines électroniques) qu’on a, jusqu’à la chute du Mur, entretenu la guerre froide et, ensuite, déclenché des guerres humanitaires contre des dictateurs qui avaient la mauvaise idée non pas d’être dictateurs, mais de se croire maîtres chez eux et de se payer le luxe de refuser les projets alléchants que des multinationales dépliaient sous leurs regards indifférents dans le but de garantir ou d’accroître les revenus, je devrais dire la rente, des classes dominantes étasuniennes et européennes, habituées à calculer mais pas à travailler…

Et c’est bien à cause de ces dictateurs à nuques raides que le suffrage universel doit être promoted, comme on dit outre Atlantique. Et pour le promouvoir ce système électoral, tous les moyens sont bons : on conspire, on sabote, on remue de l’agitation sociale avec les gros bâtons de la propagande, on colore les révolutions, on souffle sur les braises des guerres civiles, on finance des coups d’Etats ou bien on bombarde, tout simplement et massivement, en n’excluant pas l’utilisation de bombes à l’uranium appauvri, comme nous venons de le constater une fois de plus dans le cas de la Syrie.

L’arrivée fracassante du suffrage universel tant vanté par la presse et si facilement acheté par l’argent fait surgir d’heureux élus encostumés que les mains empressées des lobbies shampouinent et manucurent, obtenant, après moult caresses, que les pays libérés réclament le maintien sur place des forces libératrices afin de garantir la paix et la stabilité dans la région. Ces pays demandent aussi la permission d’ouvrir leurs frontières à la libre circulation des biens, des services et des capitaux venant de l’étranger. Puis ils offrent généreusement à l’ami libérateur un environnement fiscal non agressif. Pour finir, ils décident, afin de plaire au FMI, de réduire le train de vie de leur Etat gaspilleur afin de cantonner ce dernier au rôle – coûteux mais ne le disons pas – de créateur d’un environnement favorable aux forces du marché.

D’où ma question : avec ou sans Macron, où mènent ces élections ?

Bruno Adrie