« Je suis Fillon! », par Bruno Adrie

Ce qui me frappe dans l’opinion, et en particulier dans l’opinion politique, c’est qu’elle n’est souvent que l’expression d’une représentation fortement ancrée dans la personnalité des gens, une représentation qui participe de la construction de leur individualité dans et face à la société. Je crois qu’en l’entretenant, en la nourrissant, les gens s’inventent une vie, se donnent une raison d’être, se justifient à leurs propres yeux, s’arc-boutent sur un échaffaudage rassurant. Et cette opinion qui les tient debout paralyse nécessairement leur esprit critique, en interdisant notamment l’examen des faits qui ne collent pas. Il est hors de question de s’abandonner à la possibilité d’un regard neuf et j’oserais dire généreux sur le réel. Mieux vaut le repli. Tout débat devient conflit, tout propos contradictoire fragilise ou révèle l’instabilité de l’échaffaudage sur lequel repose le ‘je’. La moindre critique entraîne un raidissement, le moindre ‘mais’ est perçu comme une insupportable agression. La règle, alors, c’est le refus du dialogue, l’enfermement dans le mépris. On se replie dans une carapace de dédain. Mais ça peut être aussi le rejet agressif, la conspuation de celui qui menace, sciemment ou non, la survie d’une opinion qui est bien plus qu’une idée parce qu’elle est contruction, muraille, barrage, forteresse.
Je me suis fait cette réflexion en voyant l’expression et en entendant les paroles scandalisées des fillonistes (âgés, plutôt bourgeois, conservateurs, manifestement crispés sur un mode de vie qu’ils considèrent comme le référentiel universel) devant les questions du journaliste du numéro de l’émission ‘Envoyé spécial’ consacré à Pénélope Fillon. « Les journalistes sont tous de gauche », s’est écriée une dame qui arborait une expression de dignité outragée.
Avec de tels soutiens, François Fillon n’a rien à craindre. Il peut voler l’argent de l’Etat et le distribuer à sa famille, ils ne l’abandonneront jamais. Car Fillon ne sera jamais assez payé pour ce qu’il est, pour l’iconisation de ce qu’ils sont, de ce qu’ils veulent être, de ce qu’ils croient être et qui ne doit pas changer.
Bruno Adrie