« La présidente et la manucure », par Bruno Adrie

Le Ministricule s’ennuie. Assis mollement, dégonflé presque, le cœur sur les boyaux battant comme un crapaud, la poitrine creusée, sa boutonnière ondule du bas ventre au menton – aux mentons, devrais-je dire, car des mentons, il en a deux le Ministricule, le premier pour les déjeuners – Ah, les déjeuners ! –, l’autre pour les dîners – Ah, les dîners ! Les réceptions ! Les lustres ! Le cristal étoilé ! Et les vins palpitants ! Les très riches heures qui passent au champagne sur les rives satinées des décolletés ! – il rêvasse.

Les fenêtres immenses écrasent un jour mouillé, épongé de nuages. En bas, dans la cour pavée, la limousine, noire, bombée, fidèle, arrimée au perron. Il se penche, il la voit, rassuré. Georges, affairé, la frotte avec un soin penché.

Son bureau Louis XIV, trois cents ans, marqueté, entretoise, incrusté, ivoire et bronze, comme c’est beau ! Irrésistible ! Et cette pièce ! On se sent minuscule sous les plafonds lointains aux moulures savantes ! Et sur le mur, en face, par-delà les fauteuils à la soie bucolique, par-delà les consoles à guirlandes dorées, par-delà les commodes ventrues aux marbres nervurés, un tableau qui le représente, où il se voit, debout, magnifié et souriant d’un sourire inquiétant, d’un air énigmatique, d’un sourire qui pense mais ne dit pas, d’un sourire qui sait mais ne trahit rien, un sourire contredit.

Il est plutôt petit le Ministricule. « Je ne suis pas très grand », mais le peintre officiel a su y remédier. Il l’a redressé, cambré, comme suspendu par la tête à un fil. Marionnette ? On cherche le fil par réflexe. A côté de la signature de cet artiste prisé par les grands, quelques mots qu’il connaît par cœur :

« Art menteur qui dit vrai ! »

« Art menteur qui dit vrai ! » Je ne sais pas ce que ça signifie, mais c’est beau, ça sonne bien, comme un dicton, comme une devise sur un blason. Quel tableau ! Il tient sa canne de la main droite, comme un roi, souliers à boucles aux empeignes longues et glacées, main gauche, sur la hanche. Son costume infroissé, comme toujours, trois-pièces, rayé, serré, foncé, ça mincit – il se palpe un grognement sort de ses lèvres mouillées – taillé par son habilleur – le meilleur – de l’avenue Babeuf. L’avenue Babeuf, il faudra la débaptiser. Babeuf, quel vilain nom !

Une porte s’ouvre qui raye presque les plafonds, un secrétaire, raide sur ses grandes pattes, rouge et chauve comme un ibis, sourcils très haut piqués comme des papillons, menton rentré dans le jabot, ses talons de cuir sur le parquet, tac, tac, il avance, entre les mains, tac, tac, un gros dossier. Monsieur ? Il chuchote. Monsieur s’est assoupi, les joues, le menton écrasés sur le thorax. Monsieur ! Monsieur ! Il faut signer ! Comment ? Réveil en sursaut. Signer ? Encore ? Ses yeux rougis piquent comme du vinaigre, ses membres endoloris sont traversés par les aiguilles de l’ankylose. Qu’avons-nous donc ? Deux cents décrets, Monsieur. Deux cents décrets ! De qui viennent-ils ? De vous Monsieur. De moi bien sûr, de qui d’autre ? Eh bien, signons. Woyons cela… Approchez-les mon cher, posez-les donc, débarrassez-vous et commençons. C’est pour quoi ces décrets ? Il ne se souvient plus. Ce sont, Monsieur, les décrets qui doivent ouvrir la voie à la Loi d’Accélération du Processus Républicain de Limitation des Libertés. Ah oui, bien sûr… Vous avez fait vite et je vous en félicite. Alors signons-les et dans l’ordre. Il signe, et signe encore, en voilà dix, vingt, trente… soixante… grattements de plume intimistes, signature impeccable, toujours identique, sans bavure, il est rôdé le Ministricule. Au centième, il soupire, danse sur son fauteuil, tousse… allons, allons, c’est bientôt fini… cent dix, cent vingt… Il se penche, discrètement et continue de signer sans regarder : la limousine en bas sous le jour qui décline, cent trente… Georges qui attend très digne sur les pavés salis par l’obscurité, cent quarante… au loin les toits, pointus, tranchants, qui font des dents au ciel qui rosit, cent cinquante… cent soixante… les réverbères qui fluorescent, cent soixante dix… bientôt leur éclat chassera la nuit des façades, cent quatre-vingt… Le secrétaire très haut perché, accroché à ses épaules comme à un porte-manteau, est imperturbable, automatique. Que pense-t-il de tout cela ? Je ne lui ai jamais demandé. Cent quatre-vingt… quatre-vingt dix… deux cents ! Long soupir du Ministricule qui bâille et se laisse choir contre le dossier de son fauteuil, soulagé et accablé. L’échassier reprend sa liasse, la cale sous son aile, salue et sort, droit comme un I en refermant la porte délicatement.

Qu’avons-nous maintenant ? Il se parle à lui-même en se redressant. Tiens ! Un carton sur le bureau ! Il le prend entre ses doigts roses, coup d’œil à ses ongles nets – « La manucure, quelle jolie petite » – il lit : « Madame la Présidente du Tribunal Pénal International vous convie à son exposition, Vainqueurs et vaincus, vingt ans de justice infaillible au service des intérêts moraux de la civilisation »  – elle est bien jolie, elle sent si bon, elle est si fraîche la manucure – il relit car il a perdu le fil – « Madame la Présidente du Tribunal Pénal International… Vainqueurs et vaincus… justice infaillible… civilisation… » .

-Woyons, quel intérêt ? Et quel micmac !

Ah, la petite manucure… Et s’il la convoquait ? La manucure… La plus grande récompense du Ministricule…

tiré de Bruno Adrie, Le Ministricule, ISBN : 1514122472

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Dessins de l’auteur (couverture et intérieur)

Présentation du Ministricule par Clara Piraud

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