« Mélenchon, le peuple et la langue », par Clara Piraud

Dans sa dernière « Revue de la semaine » sur sa chaîne YouTube, Jean-Luc Mélenchon invite ses abonnés à voir l’homme qui s’est noyé dans un canal à Venise sous les regards des passants comme une « allégorie de notre incroyable capacité à nous divertir de tout ou à nous divertir pendant que d’autres souffrent ». En entendant cela, je me suis demandé si le terme « allégorie » était le plus adapté, s’il ne faudrait pas lui préférer « symbole », etc., et puis j’ai soudain réalisé que l’emploi de ce mot excluait d’emblée une grande partie de ses électeurs potentiels, parce qu’ils ne le comprennent tout simplement pas. Et il me semble que c’est là un des problèmes majeurs de Mélenchon dans cette course électorale : il parle au nom du peuple, mais ne parle pas au peuple.

En fait, tout est résumé dans le logo de son mouvement politique « La France insoumise » : la lettre « phi » en grec, tracée à la main. Comme il l’explique dans une vidéo, cela fait écho à la fois aux initiales FI (« France Insoumise »), à la démocratie née en Grèce, à la philosophie dont il se réclame et au nombre d’or (nombre des proportions harmonieuses, lui-même cherchant l’harmonie entre les hommes et l’harmonie entre l’homme et la nature). Alors, quand on est un bobo-intello, éventuellement étudiant en philo, on se dit que c’est bien trouvé, intelligent, habile, « trop swag »… Mais franchement, à qui s’adresse-t-il avec ça ? Il ajoute même : « Tous ceux qui ont fait leurs études jusqu’à la classe de terminale ont une fois dans leur vie au moins écrit « phi » parce que c’est pour signaler qu’il y a le cours de philo ». Là j’ai presque entendu une voix électronique dire : « Game over ». Il a donc sciemment choisi un symbole qui est familier à ceux qui sont allés jusqu’en terminale, ce qui représente moins de la moitié des électeurs. C’est comme s’il disait à tous les autres : « Vous voyez, nous on est un petit groupe d’intellos, on utilise des symboles compliqués et des mots bizarres que vous comprenez pas, mais on est de votre côté, hein, faut pas croire ».

Il est ironique que ce soit l’extrême-gauche qui fasse cette erreur grossière, alors que c’est précisément Pierre Bourdieu qui a analysé le premier la violence symbolique exercée par le langage et les institutions. Cette violence n’est pas voulue comme telle, bien sûr. Mélenchon ne cherche pas à mettre volontairement de côté une partie des électeurs : il est sincèrement enthousiaste quand il parle de sa salade de quinoa, quand il cite Victor Hugo, quand il invite ses auditeurs à aborder un problème sous un angle « philosophique ».

Je crois que moi-même je n’aurais pas pris conscience de cette distanciation de fait entre lui et une grande partie de la population si je n’avais pas entendu Daniel Mermet raconter dans Là-bas si j’y suis que la plupart des « Goodyear », les syndicalistes d’Amiens condamnés par la justice pour leur action syndicale, ont confié à l’équipe de radio qu’ils votaient pour « Marine » et pas pour Mélenchon, qui « parle comme Victor Hugo » et passe pour un bourgeois « avec ses chaussures cirées ».

Je n’ai pas la prétention de mettre au jour ce problème : il a été évoqué par le youtubeur Usul dans sa vidéo sur Frédéric Lordon ou traité récemment dans un article du Monde diplomatique de janvier 2017 : « Mon voisin vote Front National ».

Plus généralement, c’est une question importante qui se pose : comment les intellectuels de gauche peuvent-ils s’adresser au peuple et se faire comprendre, quand leur préoccupation est précisément de les aider ? Frédéric Lordon, pour prendre son cas, a des analyses très intéressantes et très certainement utiles pour comprendre la situation actuelle, mais quand il titre un article « Politique post-vérité ou journalisme post-politique ? », on comprend tout de suite le problème… La solution n’est pourtant pas la simplification à outrance ; le langage est riche, il nous permet d’embrasser toutes sortes de concepts et de situations. Il est nécessaire de trouver un juste milieu : se faire comprendre de tous sans renoncer à la précision et à la rigueur intellectuelles.

La seule question que l’on devrait se poser au sujet de Mélenchon aujourd’hui, c’est : va-t-il appliquer son programme quand il sera élu ? Le problème, c’est qu’il risque bien de passer à côté de l’élection, faute d’avoir su parler à tout le monde, à cause de son obstination à s’adresser à ses semblables, à son milieu, sans même se rendre compte de la violence que de simples mots peuvent exercer. Et pourtant, il est vital que le peuple se réconcilie avec les intellectuels et les (vrais) hommes politiques de gauche.

Clara Piraud

Clara Piraud est titulaire d’un master de philosophie et prépare actuellement l’agrégation. Elle a écrit un mémoire sur Hannah Arendt et Socrate intitulé « Socrate comme anti-Eichmann: une représentation de la conscience morale chez Hannah Arendt », (2016).