« Et hop ! ou la première mort du général Westwestern », par Bruno Adrie

 

tiré du roman Cosmic Business.  

Après la victoire du Monde Libre sur le Monde Aride, le général Westwestern lança ses hommes à la poursuite du dictateur-non-élu Adam Prussein. Des bataillons entiers sillonnèrent le pays à la recherche du lideur moustachu, les satellites aux oreilles déployées sur fond de milliards d’étoiles comptèrent un à un les grains de sable du désert mais le fuyard avait disparu. Déçus, les poursuivants haussèrent les épaules et rentrèrent à Ghernikagdad entassés en grappes mal arrimées sur des tanks roulant trop vite, qui grinçaient aux dunes et soufflaient du sable en pétaradant. C’était étrange. Les têtes secouées et casquées ne comprenaient pas comment un homme avait pu échapper, seul et en plein désert, à des poursuivants dotés des derniers atouts de la scrutation orbitale. Les idées s’agitaient dans leurs crânes maltraités par les cahots mais rien ne venait, aucune hypothèse ne surgissait dans leurs cervelles qui dansaient sur le couinement des essieux.

Seul, le général Westwestern avait une idée. Il en parla au président.

-Si le Père Noël n’y est pour rien, alors je veux bien qu’on me déporte à Wotanuamo.

Personne ne savait si le Père Noël existait. Pendant des décennies, les dirigeants du Monde Libre avaient vainement cherché à le contacter. Le souverain mystérieux du non moins mystérieux Pôle Nord n’avait jamais répondu à leurs sollicitations. Etait-il snob ou condescendant comme le prétendait Pepper Larbor ? La voix grommelante du porte-parole des vérités surplombantes suppurait entre ses lèvres gonflées et luisantes de salive : « Bonsoir, toujours pas de nouvelles du Père Noël. »

Le public était indécis mais on entendait dire, dans les couloirs secrets du pouvoir, qu’il voyageait dans un traîneau volant tiré par quatre rennes aux noms étranges, Günz, Mindel, Riss et Würm. Certains ajoutaient même que les escadrilles bombardantes et salvatrices du général Westwestern ne pèseraient pas lourd face à lui.

-S’il n’y est pour rien, alors qu’on me…

Le général murmurait à l’oreille du président qui contemplait l’horizon à travers les baies vitrées de l’Immaculate en s’imaginant le Père Noël assis dans un grand fauteuil de damas, à l’abri dans un palais taillé dans la glace, entouré d’ours blancs qui à ses pieds devaient paraître minuscules et d’esquimaux mitrailleurs qu’il voyait, debout, en rangs serrés, poupées mécaniques aux pommettes recuites, aux lèvres noires et aux yeux mi-clos, capables de filtrer les photons que la banquise envoie par pelletées aveuglantes lorsque les blizzards sommeillent, bercés entre deux icebergs.

Le général Westwestern suivait le président comme une ombre murmurante : « S’il n’est pas derrière ça, j’irai moi-même à Wotanuamo. »

Ça paraissait logique. Seul ce traîneau légendaire pouvait échapper aux satellites qui tentaient vainement de le localiser. Sous leur regard vitreux, le Pôle n’était qu’une patinoire déserte où dansaient des tourbillons bouclés, dans un ballet qui volait à la banquise des masses de poudre fine, les soulevait, les gonflait, les sculptait, leur donnant des formes grotesques, géants effrayants aux pas maladroits et balourds, puis les relâchait, dégonflées et éparpillées en une multitude d’atomes dérapants chassés en tous sens entre les horizons glacés.

Le général Westwestern avait peut-être raison. Adam Prussein avait très bien pu fuir à bord de ce traîneau, c’était la seule explication valable, au fond. Et, évidemment, il ne pouvait que préparer une contre-offensive depuis son exil hyperboréen. Le président voyait sa moustache conspiratrice, durcie par le givre, qui lui souriait, méprisante. Adam Prussein préparait-il la reconquête de son pays ? Combien d’hommes l’avaient suivi ? Il imaginait la contre-attaque, les soldats du Monde Libre courbés sous l’agression, gagnant le désert en zigzaguant, du feu plein les bottes et de la mitraille plein le dos ! Westwestern avait raison. Le président se retourna et lui donna l’accolade. Le général en fut ému.

Le président annonça une croisade bombardante et salvatrice devant une foule qui chantait faux et bouffait du confetti dans le grand courant d’air des drapeaux.

-Cette opération renforcera notre leadership. Nous devons nous maintenir au premier rang afin d’apporter au monde la stabilité qu’il mérite.

Une précaution devait être prise cependant. Le recours à un bombardement massif aurait des conséquences désastreuses : fonte de la banquise, élévation de plusieurs mètres du niveau des océans.

-Pour éviter une catastrophe écologique, l’invasion sera précédée d’un survol du Pôle Nord par une imposante flotte de drones espions, puis, dès que les positions ennemies seront connues, nous enverrons des avions qui détruiront leurs cibles avec des bombes ecofriendly. Nous vous promettons que les explosions respecteront l’écosystème polaire.

Debout derrière le président, le général Westwestern se montra embarrassé.

-Monsieur le président, un bombardement endommagera la banquise de façon irréversible. Les bombes ecofriendly de la Merdequian Company des Explosifs au Menthol ne sont pas prévues pour ça !

Le président l’écouta, accepta de suspendre les bombardements, mais le lendemain, des milliers de tanks étaient postés le long de la frontière. Le nez dans les blizzards tournoyants, ils attendirent l’ordre de l’offensive, sous l’envol programmé de milliers de drones espions qui crevèrent le ciel et chamaillèrent les tempêtes.

Pendant des semaines, ces drones survolèrent la banquise, photographiant et quadrillant avec frénésie, se croisant et se recroisant, découpant ces terres vierges en carrés minuscules, inventoriant tout, mais ne découvrant rien, aucune trace des esquimaux mitrailleurs, ni du traîneau, ni des rennes, ni du Père Noël. Après avoir creusé dans les tempêtes des milliers de tunnels infructueux, des drones commencèrent à disparaître. Les satellites étaient dépassés. Rien n’apparaissait sur leurs écrans qui voyaient tout.

Le général Westwestern, qui dirigeait les opérations depuis les salons de l’Immaculate, eut soudain une révélation.

-Je le savais !

Il gueula sans retenue sous les plafonds les plus discrets du monde.

-Je m’en doutais !

Le président sursauta mais garda sa contenance.

-Mais qu’avez-vous Weswestern ? De quoi vous doutiez-vous ?

-Un rayon glacial, Monsieur le Président ! Il possède un rayon glacial ! Une arme parfaite, respectant l’environnement en même temps qu’elle paralyse l’ennemi. Pas de dégâts pour la banquise, les pingouins sains et saufs, les tempêtes inentamées, les ours blancs heureux, à s’ébrouer ! C’est comme ça qu’ils détruisent nos drones ! C’est comme ça, Monsieur le Président !

En quelques jours tous les drones furent détruits.

Puis ce fut le tour des tanks, qu’on dut rapatrier. Ils revinrent tous, des milliers, vers le Monde Libre, sans avoir tiré un seul coup de canon : le froid intense les avait fragilisés et leur blindage se fissurait en émettant des craquements sinistres. Ils rentrèrent hoqueteux, pris d’une toux étrange qui ballottait les hommes encapuchonnés juchés sur eux et transis en plus, avec leurs regards restés là-bas, sur les lieux d’une défaite sans combat, sous des cieux barrés par les vents et la neige. Ils avaient vu des camarades devenus fous partir dans les tempêtes et ne pas revenir, aspirés, entraînés au loin dans les bobines serrées des blizzards qui tournaient en cadence, à vous déchiqueter.

Pepper Larbor, brossé et maquillé, prit la pose devant les caméras pour dénoncer… mais que lui avait-on dit de dénoncer ? … « Ah, oui ! Un complot ! » Selon ses sources, « qui souhaitaient conserver l’anonymat », des individus sans scrupules, avaient, depuis plusieurs semaines, vendu les plans de guerre du Monde Libre à l’ennemi. Voilà pour quoi on n’avait pas trouvé le Père Noël ! On ne parla plus que de conspiration : conspiration par ci, conspiration par là, conspiration partout, et, pour la faire sortir de sa tanière, cette abstraction concrète, cette cons-pi-ra-tion, on inventa des coupables. Il le fallait bien, pour Pepper Larbor, « pour que ça avance » et pour qu’il les montrât, ces hommes, ces femmes et ces enfants, une file interminable qu’on envoya par cargos entiers vers le goulag ensoleillé de Wotanuamo où la population carcérale centupla en quelques heures.

On agrandit les locaux, mais pas assez. On coupa les cellules, on en fit des placards dans lesquels on tassa les détenus. Pas assez ! La moitié des prisonniers n’entrait pas. Ne pouvant les loger, on les condamna à mort. Des centaines d’hommes, de femmes et d’enfants furent enchaînés dehors en attendant d’être catapultés vers la mer, depuis la plus haute falaise de l’île qui surplombait une anse où le président élevait des requins, de beaux spécimens au milieu desquels il aimait à venir nager de temps en temps, pour se reposer de l’ambiance tendue qui parfois régnait à l’Immaculate. Les juges supervisèrent ce catapultage en masse, anonymés sous des lunettes de soleil et constatèrent – colliers à fleurs et bermudas, jumelles chauffant sous la canicule et brûlant le contour des yeux – que ces spécimens, toujours affamés, ne laissaient échapper personne.

-Eh hop !

-Et hop ! Encore un.

-Quelle chaleur !

-C’est lassant vous ne trouvez pas ?

-Au début, ça va.

-C’est pas commun…

-Mais, à la longue,…

-C’est répétitif !

-Et puis ces cris…

-Accablants !

-Moi j’irais bien à la pêche.

-Aux requins ?

-A l’espadon ! Ici, les requins sont protégés !

Et de rire mollement en regardant les bourreaux qui tassaient les condamnés dans les cuillères des catapultes en prenant soin de les écorcher, ça attire les requins. Ils les observaient, les juges, sous la caresse d’éventails à plumes distraitement agités par des indigènes réquisitionnés, et les regardaient s’envoler, bras et jambes écartés sous un soleil qui brûlait d’indifférence.

Puis il y eut ce scoop de Pepper Larbor :

« Le général Westwestern a été arrêté hier sur ordre du président. Opposé au bombardement du Pôle Nord, il a été convaincu de haute trahison, il a été déporté, dans la nuit, à Wotanuamo où il devrait être catapulté. Triste fin et paix à l’âme de celui qui aurait pu rester un héros mais qui a fini, pour des raisons non encore élucidées, par choisir la voie de la trahison. »

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