« Amérique, tu sais maintenant ce qu’ont ressenti les Chiliens », par Ariel Dorfman

Etant entendu que la révélation au public des emails d’Hillary Clinton est peut-être un inside job, il nous a paru très intéressant de proposer une traduction de cet article publié par Ariel Dorfman dans les colonnes opinions du New York Times. Etant entendu aussi qu’une réflexion sur le système électoral doit aller plus loin que le rejet de toute influence étrangère dans le processus et porter sur l’ensemble des outils mis à disposition des candidats et de leurs soutiens par les propagandes. 

DURHAM, CAROLINE DU NORD – Que me sont familières l’indignation et l’inquiétude que ressentent de nombreux Américains en apprenant que la Russie, d’après un rapport des services secrets, aurait interféré pour favoriser l’élection de Donald J. Trump à la présidence des États-Unis.

J’ai déjà connu cela, été bouleversé par une indignation et une inquiétude similaires.

Soyons précis. Le matin du 22 octobre 1970, à mon domicile de l’époque à Santiago du Chili, ma femme, Angélica, et moi écoutions un flash spécial à la radio. Un commando avait tiré sur le général René Schneider, chef des forces armées chiliennes, dans une rue de la capitale. Il avait peu de chances de s’en tirer.

Angélica et moi avons eu automatiquement la même réaction : « C’est la CIA ! », avons-nous dit presque à l’unisson. Nous n’avions pas de preuve à l’époque – bien qu’il allait finalement être abondamment confirmé que nous avions raison – mais nous n’avions aucun doute sur le fait que c’était encore une fois une tentative américaine pour saboter le volonté du peuple chilien.

Six semaines plus tôt, Salvador Allende, un socialiste démocrate, avait remporté l’élection présidentielle de manière libre et juste, malgré le fait que les États-Unis avait dépensé des millions de dollars dans une guerre psychologique et une campagne de désinformation pour empêcher sa victoire (on appellerait ça de l’« intox » aujourd’hui). Allende avait fait campagne avec un programme de justice sociale et économique, et nous savions que le gouvernement du président Richard M. Nixon, allié aux oligarques chiliens, ferait tout son possible pour empêcher la révolution non-violente d’Allende d’accéder au pouvoir.

De nombreuses rumeurs de coup d’État circulaient à travers le pays. Cela s’était produit au Guatemala et en Iran, en Indonésie et au Brésil, où des dirigeants opposés aux intérêts des États-Unis avaient été évincés ; à présent, c’était au tour du Chili. C’était la raison de l’assassinat du général Schneider. Parce que, ayant juré loyauté à la Constitution, il s’était obstinément mis en travers de ces plans de déstabilisation.

La mort du général Schneider n’a pas fait obstacle à l’investiture d’Allende, mais les services secrets américains, sur ordre de Henry A. Kissinger, ont continué de s’en prendre à notre souveraineté pendant les trois années suivantes, sabotant notre prospérité (« Faites crier l’économie » avait ordonné Nixon) et encourageant une agitation militaire. Finalement, le 11 septembre 1973, Allende a été renversé et remplacé par une violente dictature qui a duré près de 17 ans. Des années de torture, d’exécutions, de disparitions, d’exil.

Vu toute cette souffrance, on pourrait supposer qu’une certaine satisfaction de ma part serait justifiée face aux Américains qui se tortillent d’indignation devant le spectacle de leur démocratie soumise à l’interférence étrangère – tout comme la démocratie du Chili, parmi bien d’autres, a été soumise à celle de l’Amérique. Oui, il est ironique que la CIA – cette même agence qui n’a rien fait du tout pour l’indépendance des autres nations – crie maintenant au scandale parce que ses techniques ont été imitées par un puissant rival international.

Je peux savourer l’ironie, mais je ne ressens aucune satisfaction. C’est seulement parce que, en tant que citoyen américain à présent, je suis encore une fois victime de cette sorte d’abominable ingérence. Mon désarroi va plus loin que ce sentiment de ma propre vulnérabilité. C’est un désastre collectif : ceux qui votent aux États-Unis ne devraient pas avoir à subir ce que ceux qui ont voté au Chili ont eu à vivre. Rien ne justifie que les citoyens, où que ce soit, aient leur destin manipulé par des forces extérieures au pays qu’ils habitent.

Le sérieux de cette violation de la volonté du peuple ne doit pas être sous-estimé ou dénigré.

Quand M. Trump nie, avec ses acolytes, les affirmations des services secrets selon lesquelles l’élection a été, en fait, truquée en sa faveur par un pouvoir étranger, il fait bizarrement écho à ces réponses qu’ont reçues tant de Chiliens au début des années 70 quand nous avons accusé la CIA d’intervenir illégalement dans nos affaires internes. Il utilise aujourd’hui les mêmes expressions de mépris que nous avons entendues à l’époque. Ces allégations, dit-il, sont « ridicules », une pure « théorie du complot », parce qu’il est « impossible de savoir » qui était derrière cela.

Au Chili, nous avons trouvé qui était « derrière cela ». Grâce au Church Committee et à son courageux rapport bipartite de 1976, le monde a découvert les nombreux crimes que la CIA avait commis, les multiples manières dont elle avait détruit la démocratie à l’étranger – dans le but prétendu de sauver le monde du communisme.

Ce pays mérite, comme tous les pays – y compris la Russie, bien sûr – la possibilité de choisir ses dirigeants sans que personne ne soit caché derrière à l’étranger pour déterminer le résultat de cette élection. Ce principe de coexistence pacifique et de respect est le socle de la liberté et de l’autodétermination, un principe qui, encore une fois, a été compromis – cette fois avec les États-Unis comme victimes.

Que faire, alors, pour restaurer la foi dans le processus démocratique ?

Tout d’abord, il devrait y avoir une enquête publique indépendante, transparente et minutieuse, de telle sorte que toute collusion malveillante entre des citoyens américains et des étrangers soit révélée et punie, quel que soit le degré de puissance de ces agents. Le président élu devrait exiger une telle investigation, plutôt que de se moquer de son bien-fondé. La légitimité de son gouvernement, déjà endommagé par sa défaite signifiante en ce qui concerne le vote populaire, en dépend.

Mais il y a une autre mission, plus noble, que le peuple américain, et non les politiciens ou les agents secrets, doit mener à bien. Cette déplorable affaire devrait nous conduire à une incessante et impitoyable réflexion sur le pays que nous partageons, ses valeurs, ses croyances, son histoire.

Les États-Unis ne peuvent pas décrier en toute bonne foi ce qui a été fait à leurs respectables citoyens tant qu’ils ne sont pas prêts à faire face à ce qu’ils ont si souvent fait aux tout aussi respectables citoyens d’autres nations. Et ils doivent se résoudre fermement à ne jamais s’engager à nouveau dans ce genre d’activités impérialistes.

S’il y a jamais eu un moment pour que l’Amérique se regarde en face, s’il y a jamais eu un moment pour faire les comptes et prendre ses responsabilités, c’est maintenant.

Ariel Dorfman (traduit par Clara Piraud)

Ariel Dorfman, professeur émérite de littérature de l’Université de Duke, est l’auteur de la pièce La jeune fille et la Mort et, plus récemment, de ses mémoires Vers le sud, vers le nord.

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