« Aude Lancelin et les têtes molles du journalisme », par Bruno Adrie

Le monde libre, le livre d’Aude Lancelin, la journaliste traîtreusement licenciée du magazine L’Obs à la fin du mois de mai dernier, constitue un tournant dans la mise en évidence des lois qui sont à l’œuvre dans les abysses trop peu médiatisés du journalisme parisien.

Nous nous étions habitués pourtant, depuis une vingtaine d’années, aux révélations faites par un banc de journalistes, de réalisateurs et d’universitaires qui avaient surgi aux yeux du grand public après s’être nourris au sillage de Pierre Bourdieu. C’est grâce à ces chercheurs irrévérencieux, qui avaient refusé d’emprunter les autoroutes de la communication et des médias et avaient tracé leurs propres chemins de traverse, que nous avions appris à cartographier la jungle des connivences et des abaissements dans laquelle évoluent les journalistes vedettes de la presse, de la radio et de la télévision. Nous avions compris que ces vedettes n’avaient atteint des sommets confortables que moyennant l’abdication de tout esprit critique face à l’orthodoxie dictée par les marchés, c’est-à-dire par Wall Street et la City. Réunis dans un journal, PLPL, ces intellectuels bourdieusiens avaient dénoncé ces gardiens d’un système et les avaient récompensés en attachant, une fois par mois, une laisse d’or au collier de presse de celui qui leur semblait le plus méritant. En 1998, Serge Halimi avait publié Les nouveaux chiens de garde, son petit livre orange, chez Raisons d’agir, titre inspiré des Chiens de garde de Paul Nizan que les réalisateurs Gilles Balbastre et Yannick Kergoat réemprunteraient pour intituler leur documentaire sorti sur les écrans en janvier 2012. Que pouvions-nous donc apprendre de plus sur cet univers journalistique si complaisant envers le capital et les puissants ?

Il fallait le livre d’Aude Lancelin pour aller plus loin dans l’enquête, le livre d’une journaliste ayant vécu onze ans dans les entrailles de la bête avant d’en finir expulsée dans un régurgitation qui a fini par faire beaucoup de bruit, et pas pour rien.

Le monde libre peut être vu comme un règlement de comptes, à vertu thérapeutique, mais pas seulement car il constitue un tableau vivant et saisissant du mode de fonctionnement de L’Obs, de cette baleine médiatique, de ce sous-marin caché aux yeux du public qui, lorsqu’il fait surface, se couvre de guirlandes de kermesses et se bariole d’engagements criards destinés attirer les lecteurs et les abonnés.

Dans Le monde libre, Aude Lancelin tarit la cascade des flonflons et des accordéons, et nous montre, dans un silence glacial, le bal macabre des idées mortes, de ces poupées de chiffon que les rédacteurs font tournoyer sous les lampions trompeurs des gros titres. Elle expose aussi, et c’est là un aspect fondamental de son livre, les mauvais traitements qu’une rédaction soumise aux mots d’ordres des marchés inflige aux journalistes qui cherchent à exprimer des idées, à bien écrire, à rendre compte des enjeux et des combats du présent, en résumé, à faire vivre une presse digne de ce nom, un groupe réduit dont elle faisait partie.

Ce livre est aussi une formidable galerie de portraits, rendus dans leur vérité par la plume implacable et vraie d’un écrivain qui les a épinglés à coups de formules neuves et évocatrices. Si la parole pouvait tuer, peu auraient survécu.

Je me demande ce qu’en aurait pensé Barbey d’Aurevilly, ce polémiste au style étincelant, jubilatoire, aux expressions inattendues et impitoyablement assassines, avec ses yeux de coq toujours en colère, petit homme nerveux dressé sur ses jambes maigres, qui toujours garda intacte sa fierté et fit saigner à coups de bec la tempe blême et hypocrite des ridicules du temps. Je me dis aujourd’hui que si le fantôme du dandy planait au-dessus de nous et contemplait ce Paris, « devenue une bauge à cochons », il ne manquerait pas de lever une main gantée de blanc pour saluer celle qui a décidé de braquer ses projecteurs sur ce tas de boue, sur ce tiède cloaque où se mêlent la chaleur des lustres mondains, témoins des connivences, et la froideur des intérêts d’argent, assassins de la liberté de penser.

Plus qu’une galerie de portraits, ce livre qui contient plusieurs livres, présente un cabinet de curiosités dans lequel Aude Lancelin a disposé, dans une longue vitrine éclairée, un bon nombre d’espèces qui ne peuvent que retenir toute notre attention. Une exposition des «têtes molles du journalisme », de leurs amis du Tout-Paris et de leurs maîtres, financiers et politiques, un tunnel des horreurs dont on ne peut que recommander la visite.

Bruno Adrie

Photographie : Aude Lancelin