Henri Guillemin sur l’acharnement français contre la Russie après 1918

 

L’hostilité déclarée de la classe politique française contre Vladimir Poutine n’a rien à voir avec Vladimir Poutine comme nous l’avons souligné dans un précédent article intitulé « L’échiquier géopolitique russe d’Ivan le Terrible à Vladimir Poutine. » Cette hostilité remonte à l’époque de la Révolution Bolchevique qui avait vu arriver au pouvoir, à Moscou, les dangereux ennemis d’un capitalisme qui s’était nourri pendant la guerre du sang versé par les soldats français et coloniaux et qui, après la guerre, continuait de s’enrichir en acquérant à très bas prix, et grâce à l’entremise d’un transfuge de la gauche appelé Alexandre Millerand, les biens allemands mis sous séquestre en Alsace-Lorraine. Je propose au lecteur ces lignes écrites par Henri Guillemin sur les expéditions organisées par le gouvernement français entre 1918 et le début des années 20 pour renverser le régime mis en place par Lénine, un régime insupportable pour nos capitalistes profiteurs d’État qui, contrairement à ce qu’ils ne cessent de proclamer, n’ont jamais pris de risque qu’à l’abri du parapluie étatique . 

« Deux idées directrices dans la politique extérieure de Poincaré en 1918, et l’on ne voit souvent que la première, celle qui démembra l’Allemagne. La seconde avait à ses yeux une importance au moins égale et concernait la Russie soviétique. Sous le prétexte de chercher à rouvrir un front à l’Est après la paix de Brest-Litovsk, et dès le début d’août 1918, la France d’une part, et l’Angleterre de l’autre, envoient des hommes à Arkhangelsk et à Vladivostok ; mais il apparaît très vite qu’il s’agit en fait de tenter, par tous les moyens, la destruction, en Russie, d’un régime inadmissible, . On utilise contre les « bolcheviks », devenus en mars 1918, les « communistes », avec leur pouvoir central à Moscou, les 40000 hommes de la légion tchécoslovaque qui devait, en principe, s’embarquer à Vladivostok pour gagner le front de l’Ouest ; conseillés par le général Janin, ils font volte-face et marchent sur Moscou. Le gouvernement soviétique est assailli de tous côtés par les Joudenitch, les Koltchak, les Denikine, les Wrangel et « ces partisans du rétablissement de l’ordre » qui s’appliquent à mettre en pièce la Russie de la Baltique au Caucase et de la Crimée en Sibérie. Le 29 décembre 1918 le ministre français des affaires étrangères, Pichon, qui foudroie le régime «  odieux, abominable » instauré en Russie par « une poignée d’énergumènes », exalte la grande victoire qu’auraient remportée les troupes « blanches » dans l’Oural et salue Koltchak et son « gouvernement d’Omsk », dictateur militaire avec Janin pour maître d’œuvre ; et Millerand, en mai 1920, « reconnaîtra » même, officiellement, le « gouvernement » de Wrangel, lui accordant un « large appui moral et matériel ». Le plan français est de couper en deux la Russie ; une flotte française est en mer Noire pour un débarquement à Odessa, tandis que les Anglais cherchent à s’emparer de la Transcaucasie et de ses puits de pétrole. Le général Berthelot encourage les Roumains à se jeter sur la Moldavie, et Foch déclare qu’il est prêt à envisager la reconstitution, sous son contrôle, d’une sérieuse armée allemande et que, si les Etats-Unis mettent cent mille hommes à sa disposition, il se fait fort de rejeter les Russes sur l’Oural, au-delà duquel les forces « blanches » de Sibérie les anéantiront. Mais si Wilson a consenti à une présence américaine, symbolique surtout, à Vladivostok, il ne l’a fait que pour surveiller les Japonais dont les avidités l’inquiètent, et il n’entend pas engager son pays dans une croisade antisoviétique.

Le gouvernement français adopte et perfectionne à l’égard de la Russie le comportement dont l’Allemagne impériale lui avait donné l’exemple : qu’un « cordon sanitaire » s’établisse autour de cette part de l’Europe en proie à la peste rouge. Une Roumanie démesurément accrue sera, au sud-est, la tête de pont de l’Occident « libre » contre ce qui va devenir, en décembre 1922, l’URSS ; et la même Pologne secrètement sacrifiée en février 1917 aux intérêts tzaristes, formera le bastion principal du monde civilisé face aux barbares « asiates » de Moscou. La frontière ethnique et légitime de la Pologne ressuscitée suivait, en décembre 1919, la « ligne Curzon » ; mais Pilsudski, qu’entourent neuf généraux français et qui veut profiter de la faiblesse russe, se jette à l’attaque au printemps de l’année suivante ; la connivence de Petlioura lui permet de prendre Kiev (7 mai 1920) ; une contre-offensive inattendue amène l’armée rouge aux portes de Varsovie. Millerand délègue aussitôt Weygand en Pologne, avec une puissante mission militaire (plus de deux mille « cadres » et « conseillers »), et l’agression polonaise aura sa récompense au traité de Riga (18 mars 1921) qui reporte à 250 kilomètres vers l’est la frontière polono-russe et tient pour Polonais, dorénavant, un million et demi de Blancs-Russiens et quatre millions et demi d’Ukrainiens. »

Henri Guillemin, Nationalistes et nationaux (1870-1940), Éditions Gallimard, 1974