« Ghernikagdad », par Bruno Adrie

 

Ruines, fumante désolation, enterrés doutes et désespoirs, humanité intolérance autrui moi-même. Dépeintes insensées, destructions, guerres, dictatures, refus. Consciences et salissures, philosophie engagement, pierre d’angle, monde meilleur, les forces du Monde Libre, sublimité armée, explosif crépuscule, aurore endormie. Tournage miroir, j’y suis, aventurier, j’y suis, mondain, j’y suis drapeau, j’y suis planté, j’y suis, victoire ! Mortes idéologies, penché précipice, infinis mots creux vidés. Mes yeux et l’infini : affrontante ultimité, héroïque Apocalypse. Victoire encore ! Victoire, partout ! Je suis partout ! 

Bernardo Ravioli, Carnets automatiques, article : « Ghernikagdad».

Quelques mois avant le déclenchement de la guerre du Monde Aride, Bernardo Ravioli, tribun du Monde Libre, chantre des épiphanies impérialistes et porte-parole des réprimandes à sens unique, agita le hochet hypnotisant du drame humanitaire sous les regards enfantins d’un public inquiet afin que celui-ci s’empressât d’exiger des décisions guerrières que les instances bellocratiques avaient déjà prises sans le consulter.

Le Monde Aride était, à cette époque, gouverné par un dictateur non élu du nom de Adam Prussein qui exerçait sur son peuple une tyrannie sans faille, n’hésitant pas, lorsqu’il le jugeait utile, à renverser des villes entières, à les rouler au bulldozer, cadavres démembrés servis aux décombres, bras et jambes en salmigondis, crânes défoncés aux éboulis, purée de corps mêlés à l’agonie, gelée de caillasse et carcasses en secousses, dégringolade poussée à la cuillère dans l’entonnoir d’une décharge improvisée, cuisine « typique », selon ce masterchef des vérités orbitalisées, « des peuplades lointaines, amas grégaires et sociétés informes toujours occupés à barrer la route au progrès hygiénique et moral qui est la note distinctive et savoureuse de la Civilisation. »

Les abus sanguinaires du dictateur non élu restèrent impunis pendant des décennies, on fit même du commerce avec lui, le Monde Libre le soutint dans une guerre de voisinage en lui vendant des armes qui rendaient la mort plus douloureuse et perfectionnée, jusqu’au jour où le président Otto Bursch qui visitait une école fondée par Dieu Disney apprit, pendant la leçon d’actualité donnée aux enfants, leçon qui consistait précisément en la lecture du dernier Carnet automatique de Bernardo Ravioli, les horreurs qui se commettaient là-bas, dans cet univers mystérieux et exotique jusqu’à la cruauté, prisonnier d’horizons qui se situaient au-delà de toutes les audaces cartographiques dont son imagination présidentielle était capable. Rentré à l’Immaculate dans son avion formidable, il resta prostré pendant de longues journées dans son bureau et n’accepta de se nourrir que de bretzels et d’eau de vaisselle. Un matin, on le vit paraître sur le palier, des larmes plein les yeux et des bulles plein le nez, entre les deux aigles de bronze qui ornaient les portes colossales de sa retraite studieuse et on l’entendit décréter, avec une voix torturée par les sanglots, une croisade bombardante et salvatrice contre le tyran ghernikagdadien.

Les troupes invincibles du Monde Libre que commandait le général Johnny Westwestern répondirent comme un seul homme à l’appel étranglé de leur chef. Des escadrilles bourdonnantes décollèrent des mille bases offshore que le Monde Libre entretenait dans ses ex-colonies – recolonisées au cri impatient de « Liberté ! » – et s’en furent aplatir un pays qui devrait désormais apprendre à respecter les valeurs hygiéniques et morales automatiquement défendues dans les Carnets automatiques de Bernardo Ravioli. Lorsque le nombre de morts civils atteignit un taux de sécurité jugé suffisant par les neurones électroniques des satellites géostationnaires qui observèrent, penchés, le déroulement de l’aplatissement – on sut plus tard que plus de la moitié de la population avait péri carbonisée, l’autre moitié, vaincue, croulait sous le plomb d’un désespoir assassin –, les forces du Monde Libre débarquèrent prudemment. Quel ne fut pas leur soulagement lorsqu’elles rencontrèrent les troupes du dictateur à moitié nues et montées sur d’antiques motocyclettes pouilleuses et déshydratées. Ces troupes décimées par la faim, la soif et la maladie ne résistèrent pas aux mitrailleuses des tanks enfantés pour la défense et illustration de la Civilisation.

Dans son journal de guerre intitulé, Forty Days dans le désert, publié au lendemain de la guerre du Monde Aride, le général Johnny Westwestern écrivit :

« Des milliers de cadavres enturbannés jonchent le sol. Mais les sables, poussés par des vents brûlants, ne tardent pas à recouvrir ces combattants d’un jour, morts de n’avoir pas compris nos idéaux, morts d’avoir défendu jusqu’à la dernière goutte de sueur et de sang le pouvoir injustifiable d’un dictateur non élu, un de plus dans la longue série de ceux que les peuples attardés produisent à un rythme effréné. »

Après ce massacre, les troupes impériales essuyèrent leurs crampons sur les cadavres encore chauds de leurs adversaires et n’eurent qu’à arpenter quelques dunes plantées de mirages hésitants avant d’entrer, triomphales, dans Ghernikagdad. Elles ne furent pas surprises d’entendre les rues de la capitale résonner des cris de joie et des tonnerres d’applaudissements d’une foule immense qui, bien qu’estropiée à vie, n’en avait pas moins rampé par des rues poussiéreuses et semées de gravats jusqu’aux portes de la ville pour acclamer ses bienfaiteurs. Ou du moins, c’est ce qu’on raconta dans la presse.

Bernardo Ravioli débordait d’une liesse toute philosophique. Entre ses interventions publiques et les intervious données à différents journaux et revues, il passait son temps à changer de chemise en chantonnant des airs martiaux et en passant ses doigts hâlés et lisses dans sa coiffure aérienne. Il restait des heures devant son miroir et comparait ses deux profils, redécouvrant chaque jour qu’il préférait le droit, plus martial, plus décidé, plus viril. Il appela le président Otto Bursch pour lui faire connaître son souhait le plus vif de se rendre illico dans la capitale de la rédemption. Il voulait apporter son soutien et son rayonnement, indispensables aux peuples nouvellement conquis par la paix. Otto Bursch accepta sur le champ sa proposition et lui prêta son avion formidable

qui s’envola fendant les nuages, qui s’écartèrent sur son passage.

Bernardo Ravioli ne dormit pas du voyage. L’agitation le tenait éveillé. Pendant tout le vol, il ne manqua pas de reconnaître un à un les pays amis et ennemis, souriant et grimaçant tour à tour derrière son hublot, montrant du doigt tel ou tel État qui avait eu la folie de dire non à la pression amicale du Monde Libre et aux condamnations de ses Carnets automatiques. Dès le décollage, il prit sa plume et nota ses impressions : « A ma gauche, Niou Rome Sixtine, dressée au-dessus des brumes en longues colonnes gracieuses. Niou Rome Sixtine, ville suspendue, capitale de tous les raffinements, sommet du monde civilisé (…). A ma droite, dans le lointain, le clin d’œil électrique de Wotanuamo, gardienne du Monde Libre ; la prison la plus dangereuse du monde, pleine à craquer de terroristes, d’aigris, de revanchards, de mécontents, de frustrés, de médiocres conscients de n’être rien et souffrant de le savoir, repliés, frileux, sur des colères surannées, champignons vénéneux ramassés à l’ombre des contreforts de la Civilisation. Que n’ont-ils pas compris, ces égarés, que l’heure n’est plus au pouvoir et aux appétits mais au partage et à l’égalité ? Que n’ont-ils pas compris qu’il est fini le temps des nations, le temps des murs et des compartiments ? Que n’ont-ils pas compris qu’aujourd’hui la Terre est à tous les hommes, la Terre et ses richesses, la Terre et ses merveilles innombrables qu’aucune souveraineté ne peut plus confisquer ? Je t’aime Wotanuamo, chemin d’apprentissage, voie illuminative, laboratoire de perfection ! Wotanuamo, où le Mal est traqué, débusqué, extirpé. Wotanuamo où le bourreau enfin pris doit guérir ou périr, se parfaire ou rendre l’âme ! Wotanuamo… »

Puis l’avion formidable du président survola le pôle nord : « Nous survolons maintenant le pôle où un jour de six mois cherche à vaincre la nuit. Le pôle, immense patinoire tendue entre les horizons glacés, patrie, dit-on, mais que faut-il croire, du Père Noël. Existe-t-il, ce géant terrible, cet être mythique qui jamais ne répond aux courriers adressés ? Je reste longtemps à contempler les tourbillons qui rayent la banquise, décoiffent les ours blanc et font glisser les pingouins jusqu’à la mer. »

Plus loin, Bernardo Ravioli découvre « une masse sombre, la froide Soviétie dont nous longeons la frontière, terrible pays, immense territoire privé de lumière, bâillonné de couvre-feux, camisolé dans les glaces. Pays prison dont le gardien est une gardienne, sa capitale Glasnoïarsk, qui règne avec une poigne de fer sur ces étendues terrassées qui ne rêvent que de réveil, de lumière, de printemps… »

Puis, alors que l’avion descend vers le Monde Aride, le philosophe remarque « sur la carte (sic !) une tache rouge, la Szerboglobine, encore marquée du sang des martyrs, de ces révoltés armés, formés et financés par le Monde Libre pour renverser l’arbitraire d’un Tito Skopic. Sans eux, sans leur sacrifice, sans leur échec, sans ce massacre qui fut une victoire, il n’y aurait pas eu de bombardement et Plintongrade serait restée debout ! »

L’avion approche maintenant. Ghernikagdad n’est pas loin. Bernardo Ravioli pense déjà tourner un film qui immortalisera son action. « Je t’intitulerai Ghernikagdada. Tu rejoindras la longue série de films en « a » tournés en hommage à la Liberté et, bien sûr, contre la dictature non-élue. »

Au moment de l’atterrissage, il interrogea son image devant un miroir inquiet puis se prépara à sortir :

« Lorsque j’appris, Ghernikagdad, la victoire des Forces de la Liberté, j’accourus à Toi, dans le but de parrainer à cet événement historique. Je voyais déjà les foules venues là pour m’acclamer, j’entendais déjà les cris des femmes, les rires des enfants, je voyais les regards graves des hommes soulagés par la fin de la guerre et de l’oppression. Je les imaginais s’agenouillant, réclamant humblement ma bénédiction et me remerciant, prosternés, de pouvoir enfin goûter au fruit défendu de la Liberté.

En sortant de l’avion formidable du président Otto Bursch, je reçus en plein visage un projectile, un balle molle, du caoutchouc qui, au-delà de la stupeur dans laquelle elle me plongea et de la douleur physique que j’endurai, m’atteignit dans ma dignité et brisa en mon cœur le rêve de paix que j’avais couvé depuis Vache-un-jeton. Une deuxième balle m’atteignit, puis une troisième et tout un paquet, une rafale, toutes poisseuses, couvertes d’un liquide rouge épais, plein de caillots filandreux qui me collait aux doigts. En quelques instants, je fus souillé de la tête aux pieds, ma chemise tachée, imbibée, comme couverte de sang. Voulant faire un pas en arrière pour regagner la sécurité du cockpit, je tombai dans le vide, la passerelle ayant été écartée par une main malveillante et plongeai la tête la première dans un grand bac plein de ces balles qui flottaient dans une purée froide, écœurante et rougeoyante.

J’étais venu trop tôt, Ghernikagdad, car la guerre n’était pas finie. »

L’attentat fut revendiqué par Adam Prussein qui, dans une déclaration radiodiffusée, révéla que ces projectiles étaient les cœurs des milliers d’enfants qui avaient péri pendant les bombardements et que la benne dans laquelle était tombé le philosophe était pleine à ras-bord, non seulement de ces cœurs mais aussi du sang refroidi des innocentes victimes.

– Le philosophe a payé pour son crime, pour son appel à la guerre, pour avoir déclenché des forces qui dépassent son imagination. Peut-être réalisera-t-il, maintenant qu’il a été lavé dans le sang de nos martyrs, combien le Monde Libre est injuste et cruel envers ses voisins !

Lorsqu’un journaliste lui demanda ce qu’il pensait de la déclaration d’Adam Prussein, le philosophe répondit :

– Cette histoire de cœurs d’enfants est ridicule ! Nos guerres ne tuent pas les enfants mais les sauvent, restons logiques ! Adam Prussein est un menteur ! Un menteur et un triste plaisantin ! Toute cette… teinture rouge, ma tenue ruinée, sans compter que j’aurais pu être blessé gravement ! Mais je n’espère qu’une chose maintenant ! Que le général Westwestern mettra la main sur ce criminel ! Et qu’on le jugera ! Me tourner ainsi en dérision et réduire à néant la mission pacificatrice qui m’avait été confiée par le président est un acte historiquement condamnable ! »

Tiré de Bruno Adrie, Cosmic Business, en vente sur amazon.fr