« Hadji Mourat », nouvelle par Bruno Adrie (fin)

Quatrième partie : Hadji Mourat (1ère partie, 2ème partie, 3ème partie)

Il s’est endormi dans son canapé défoncé, sur l’écran son visage en boucle, Hadji Mourat, l’assassin de René-Amédée Boujarraf, un visage célèbre depuis vingt-quatre heures, depuis la chute de Kelobad qui s’apprête à crouler sous les bombes des Forces du Monde Libre. Ou, du moins, le croit-on.

A Kelobad, l’ambassade impériale est cernée, mais les journaux la disent assiégée. On prépare le départ des fonctionnaires qui l’occupent mais dans les rédactions, on voudrait bien qu’on les séquestre et qu’on en exécute quelques-uns, pour l’image, pour l’émotion, pour dresser la populace d’ici contre celle de là-bas. Gouverner par la peur, gouverner par la haine, c’est là tout le secret. Ce qui se produit là-bas a son utilité ici. C’est une loi, c’est une règle qui ne changera jamais. Gouverner c’est mentir, c’est tromper, c’est jeter les consciences sur le chemin de l’errance, d’une errance sans fin, les exiler d’elles-mêmes. Gouverner c’est tuer l’intelligence, à chaque instant la dissoudre dans l’acide des propagandes, lui interdire tout répit, toute croissance. Gouverner, c’est contraindre au renoncement, faire des hommes des cadavres portés par l’eau sale des fatalités inventées contre eux.

Lorsque Barbak Groupama gagna les élections, son premier voyage officiel le mena à Kelobad où il rencontra le président René Amédée Boujarraf. Le leader de la Révolution Nationale s’était au préalable débarrassé de l’opposition. Trois mille morts au total, trois mille disparus, battus, drogués, électrocutés, jetés, vivants ou morts, qu’importe, dans des fosses communes vite comblées par les hommes de la Kill & Bury. Barbak Groupama put atterrir enfin et la presse mondiale célébrer « une poignée de mains historique qui scellait l’amitié entre deux peuples. » La voie était libre pour la Sphincter & Menthol qui s’emparait légalement des gisements Ruporte I, Ruporte II et Ruporte III. « Dans un pays enfin débarrassé de sa vermine », ainsi parlait Ruporte Merdèque, « le peuple désertique pouvait s’engager sur la voie de la modernité. » Les journaux bramèrent leurs gros titres, les écrans fêtèrent le happy-end devant un public ignorant mais rassuré, enfin tranquillisé après tant d’émotions.

Il se réveille et regarde les images qui tournent en boucle, la prise de Kelobad, la foule qui acclame ses libérateurs, le bruit des chars, la poussière des camions, Boujarraf – pauvre René – traîné dans la boue, puis son visage, Hadji Mourat, son visage long et fin, sa peau hâlée par le soleil inclément des Déserts Flous, ses lèvres pulpeuses, son regard noir sans émotion qui fouille le vôtre et semble deviner vos faiblesses – « un regard doux mais une âme dure » répète le président sous la dictée. Sa barbe, il l’a rasée car on ne doit pas le reconnaître. Devant lui un coffret ouvert, deux lentilles bleues indécelables qu’il pose sur ses iris, et dans le miroir incrusté sous le couvercle, il voit sa peau blanchie par une crème inodore, ses joues glabres, ses cheveux coupés courts, devenus châtains, et parcourus de mèches blondes. Qui le reconnaîtrait ? Hier personne n’a rien vu, on l’a accueilli avec respect et déférence, on l’a guidé à travers l’usine – un directeur doit tout savoir. Qui se serait méfié, avec un tel parcours universitaire, avec une telle expérience, avec cette identité volée à un mort soigneusement enterré ? Qui aurait pu lui refuser ce poste ? Maintenant, il connaît les dépôts, il sait où sont les bombes, toutes opérationnelles – quelle aubaine ! Et demain, lors de la visite, ses amis seront tous là, en délégation, quarante exactement, tous déguisés, en hauts responsables, en anciens ministres du pauvre René, en exilés des Déserts Flous. Des vainqueurs déguisés en vaincus, des « combattants de la liberté » qu’on prendra pour des réfugiés échappant à la main de fer d’une répression gueulée par les journaux et vociférée par les écrans. Ils seront là et visiteront, sous sa conduite, en délégation officielle, lunettes, cravates, porte-documents, costumes gris impeccables, ongles manucurés, le repaire de l’ennemi. Ruporte Merdèque arrivera avec Johnny Westwestern, Ruporte qu’il n’a pas revu depuis la réunion du “Comité Menthol”.

Il s’avancera vers lui, en nouvel embauché, en parfait inconnu, on se serrera la main, on parlera d’intérêts communs et d’amitié entre les peuples, puis on entrera, Hadji Mourat et sa victoire définitive, Ruporte Merdèque et ses rêves calcinés, Johnny Westwestern et ses galons bientôt réduits à néant, suivis des quarante visiteurs. Tous entreront dans la caverne scellée où dorment des trésors oblongs au sommeil de feu.

Sorti de son studio, il traversa le quai et s’agrippa à un tramway qui remontait vers le boulevard en roulant sur son vacarme. Il se cramponna d’une main ferme à la rambarde de laiton qui faisait une auréole d’or froid à la plate-forme, appendice aéré et brimbalant de cette carcasse tremblée à coups de marteaux. Avançant sans égards sur ses rails écorchés, le tramway hurlait en jetant autour de lui des carillons qui bondissaient, joyeux, dans les rayons tièdes du jour naissant.