« Hadji Mourat », nouvelle par Bruno Adrie (3ème partie)

Troisième partie : Le rêve de Merdèque (1ère partie, 2ème partie)

« J’ai fait un rêve », avait dit Ruporte Merdèque deux ans auparavant. « celui de conquérir les Déserts Flous, d’en chasser les Soviétiens et d’augmenter mes dividendes en m’emparant de leurs réserves de menthol. Quatre-vingt-dix pour cent des réserves mondiales réparties en trois gisements encore mal exploités ! Trois gisements que je baptiserai Ruporte I, Ruporte II et Ruporte III quand ils seront à moi ! Tout le menthol du monde ou presque pour enrichir mes bombes, nos bombes, les rendre capables de traverser n’importe quelle épaisseur d’acier ou de béton. Aucun ennemi, aucun état-major ne se sentira plus à l’abri, surplombé jour et nuit par nos millions de bombes. Bientôt nous les tiendrons ! Tous tremblants ! Tous dans mon poing ! »

Un illuminé !

Autour de lui, le “Comité Menthol”, un comité restreint, formé des quatre plus riches actionnaires de la Sphincter & Menthol : René-Amédée Boujarraf, général milliardaire exilé qui piétine et conspire en vain ; Barbak Groupama, sénateur et homme d’affaires, grand échassier à l’œil perçant, au bec pointu et à la voix de stentor ; Johnny Westwestern, ambitieux colonel des Forces du Monde Libre et enfin, Hadji Mourat, l’avocat d’affaires spécialisé dans l’achat-vente de menthol et occupant, pour cette raison, un poste discret, mais ô combien influent, à l’ambassade impériale de Kelobad.

– Nos besoins en menthol vont croissant. Si le Monde Libre veut maintenir son leadership militaire, duquel dépend son leadership économique, nous devons agir sans tarder et contrôler les réserves mentholées des Déserts Flous. J’ai élaboré un plan que voici.

– René-Amédée, d’ici quelques heures, retournera aux Déserts Flous où l’attend un Mouvement Armé de Révolution Nationale équipé et briefé par Hadji Mourat. A sa tête, il prendra Kelobad, soutenu par notre aviation et encadré par les mercenaires de la Kill & Bury qui ne le lâcheront pas d’une semelle. La lutte se fera sous la bannière du droit des peuples à disposer d’eux-mêmes. A l’issue de cette offensive-éclair, il s’installera au palais en attendant mes ordres. Il paraîtra au balcon, le peuple l’acclamera – la claque est programmée et les caméras attendent l’événement. Les mercenaires resteront pour le protéger, formant sa garde présidentielle.

En souriant, René-Amédée laisse paraître sa formidable dentition en or. Engoncé dans le fauteuil qui peine et craque sous ses deux-cents kilos, il se frotte les mains, ses gros doigts gourds s’enlacent, plein de bagues incrustées de pierreries qui brillent dans la pénombre du bureau. Un sourcil retombe tout de même, il est contrarié. Faudra-t-il donc toujours rendre des comptes à Merdèque ? Et la liberté alors ? Et l’indépendance ? Enfin, Merdèque sait ce qu’il fait. Il soupire. Il sait tout d’ailleurs… Et puis moi, je tiens ma revanche. Je vais pouvoir faire crever tous mes ennemis. Que me faut-il de plus ?

– Johnny sera dès demain élevé au grade de Général et deviendra sous peu Chef d’État Major. L’armée ne peut plus se passer des services d’un soldat valeureux qui n’a pas son pareil pour optimiser les bombardements aériens. Il l’a prouvé maintes fois et ses croisades bombardantes et salvatrices sont devenues des modèles de perfection et d’efficacité étudiés dans nos écoles de guerre. Quand on veut désarmer un peuple, moralement et physiquement, tout est bon pour Johnny : bombes au phosphore, au napalm, bombes biologiques, bombes au menthol, Johnny a toujours su faire preuve de fermeté et a toujours infligé ce maximum de souffrance qui est la garantie de nos succès militaires.

Johnny sourit, sa mâchoire s’écarquille, sa mâchoire en pelle de bulldozer, aux dents rectangulaires, brillantes comme des carreaux de faïence. Johnny a l’air-de-dire qu’ont les héros modestes : « Voyons, dans des circonstances analogues, vous en auriez fait autant. Quand la patrie est en danger, qu’importent les visages de l’ennemi. Hommes, femmes, enfants, tous doivent périr, devenir cadavres, calcinés sur la pierre ou mêlés à la boue. Quoi de plus naturel ? Mais puisque tu insistes, Ruporte, j’accepte tes compliments… et mon ascension. C’est un honneur. » Il ne dit rien. Il sourit, tire sur les cicatrices qui lui barrent les traits et ses yeux s’illuminent au fond de leurs cavités vastes et sombres, sortes de grottes creusées sous le surplomb épais et touffu de son bourrelet sourcilliaire.

Ruporte reprend.

– Je me charge de la campagne de presse, mes journaux font le travail. Mes journalistes ont inventé des scénarii catastrophes dont le public sera goinfré dès l’aube. Mes lecteurs ne doivent pas réfléchir, je veux les voir crouler sous les commentaires, les analyses, les scoops, les doutes, les fausses pistes. Je veux les ensevelir, les étouffer, les paralyser. Je veux qu’ils soient incapables de formuler quoi que ce soit de personnel. Je veux les réduire à réciter mes formules creuses. Je les veux hébétés et consentants, vaincus et aplatis sous le défilé ininterrompu de mes rouleaux compresseurs. Ça tombe demain dans toutes les Une : « Dans les Déserts Flous, des héros se dressent contre l’occupation soviétienne ! Qui sont-ils ? Qui les dirige ? Nos reporters ont rencontré leur chef, le général René-Amédée Boujarraf, un combattant qui puise sa force et sa détermination dans le droit des peuples à disposer d’eux-mêmes ! » René, tu apprendras par cœur ces interviews. Il lui glisse une liasse imprimée. René-Amédée la feuillette avec ses gros doigts chargés d’or et de pierreries.

– Barbak, tu gagneras les élections l’année prochaine. L’ « Institut pour une Nouvelle Sécurité Impériale » que je finance y a veillé. Il élabore les programmes, rédige tes discours et achète tes voix. Après ton investiture, il nous sera aisé de diriger les opérations depuis le Bureau Ovale.

Barbak Groupama s’étire, ses lèvres se pincent, son regard se fait plus pénétrant : il voit déjà l’avenir. Il est prêt pour la grandeur. « Yes, I can ! Yes I can ! » Il se récite intérieurement cette étrange litanie.

– Quant à Hadji, il est mon double. Il supervise l’ensemble des opérations. C’est lui qui me tient au courant, c’est donc auprès de lui que vous devez tous rendre des comptes. Hadji connaît les Déserts Flous. Il sait comment défaire les forces soviétiennes. »

Hadji les regarde froid et énigmatique. Son visage hâlé, allongé, glabre, ne trahit aucune émotion. Ses yeux noirs sont doux et durs à la fois. Ses lèvres épaisses, pulpeuses pourraient être celles d’une femme, d’une houri figée, d’une glaciale Mata-Hari.

Lire la quatrième et dernière partie.