« Hadji Mourat », nouvelle par Bruno Adrie (2ème partie)

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Deuxième partie : l’écran

-Au-delà de l’océan, aux frontières de la Soviétie, les Déserts Flous. Des sables à perte de vue, survolés par nos caméras, des dunes immenses et aveuglantes sous le soleil inclément de ces régions, puis des montagnes fauves qui font comme des rangées osseuses, d’énormes vertèbres alignées enfermant Kelobad, la capitale de ce royaume incontrôlé, dans ce qui ressemble, depuis le ciel, à un cimetière de dinosaures.

Le général ami René-Amédée Boujarraf, le général aux dents d’or, a dû fuir Kelobad devant l’offensive des rebelles conduits par Hadji Mourat. Ces derniers se proclament « Combattants de la Liberté » et ont pris d’assaut le palais présidentiel. Les combats ont été, selon les témoins, d’une violence inouïe.

Sur les images exorbitées, les rues de Kelobad envahies par une foule en liesse qui acclame ses libérateurs. Entre les trottoirs encombrés, débordants de turbans et de voiles multicolores, des mains noueuses qu’on agite, des yeux noirs aux longs cils, le vrombissement des tanks, les camions cabossés, le grincement des remorques rafistolées, chargées de projectiles mentholés volés dans les dépôts du général déchu. Les « combattants de la liberté », sales et fiers, passent debout ou bien assis sur les capots qui ronflent dans un nuage de poussière ocre.

-Nous venons d’apprendre la mort du général René-Amédée Boujarraf. Capturé alors qu’il tentait de gagner, serré par sa garde personnelle, le seul aéroport du pays, il a subi, ces images le montrent, les pires cruautés avant d’être exécuté d’une balle dans la tempe. Quant aux fidèles qui l’escortaient, ils ont été enterrés vivants au bulldozer, il y a quelques minutes seulement. Nous garderons dans nos mémoires les images bouleversantes de ce président à la chemise déchirée, traîné à même le sol et sacrifié pour son pays… – la voix du journaliste s’étrangle –, nous n’oublierons jamais ce visage tuméfié… cette expression accablée qui semble dire « à quoi bon ? finissons-en ! »… – le journaliste sanglote –, ces gardes à court de supplications ensevelis sous les sables brûlants… – encore un silence. Il renifle et se mouche le journaliste pendant que les images passent en boucle. « Après un tel scandale, la question qui surgit est : quelle liberté pour les Déserts Flous ? »

Un confrère prend le relai :

-En apprenant la nouvelle, le président a déclaré que la communauté internationale était « sous le choc devant la barbarie des troupes rebelles. » « Assassiner ainsi un dirigeant, a-t-il dit devant nos micros, est la pire des lâchetés. » Il a ajouté que « la population des Déserts Flous ne tardera pas à réaliser qu’elle est tombée entre les mains d’un maître sanguinaire qui n’hésitera pas à massacrer les opposants, à brimer ses propres partisans et à fermer les frontières aux produits que nous exportons car, comme chacun sait, la dictature est ennemie des libertés.

D’inépuisables causeurs de plateaux, rémunérés pour enliser les débats sont réunis ce soir. Ils sortent des mêmes écoles, vivent de la même façon, pensent peu mais sont passés maîtres dans l’art inépuisé de tricoter des haillons de phrases. On les dit journalistes, experts, philosophes, chercheurs désintéressés d’une vérité complexe qui sans cesse leur échappe. Eux sont décomplexés et mélangent tout : les faits, leurs préjugés, leurs envies, leur cynisme, leurs mensonges et ils parlent, parlent et un public ignorant se suspend à leurs lèvres, à leurs grimaces, à leur sérieux, à leurs syllabes pédantes qui tombent comme des joyaux d’un ciel de verroterie où ils ont rang de contremaîtres.

Pour les causeurs de plateaux et ceux qui les écoutent, Hadji Mourat, c’est avant tout un visage. Un visage allongé, une peau mate, un nez fin et une barbe en prolongement par-delà deux lèvres pulpeuses. « Un visage doux mais une âme dure », répète le président. La formule n’est pas de lui, elle est dans ses papiers, dans les liasses qu’on lui glisse à chaque fois qu’il s’exprime. Chaque mot pèse tellement lourd… Hadji Mourat est grand, élégant, toujours emballé dans un costume trois pièces, toujours cravaté, même sous la canicule des Déserts Flous. Hadji Mourat ne sue jamais, sa peau est sèche, comme celle des lézards. Il y a en lui d’ailleurs, quelque chose de reptilien : il marche en se tordant les côtes comme un varan et se nourrit d’insectes et de batraciens qu’il avale crus, dans une déglutition qui inspire le dégoût et l’horreur.

Les causeurs de plateaux ne savent pas ou feignent d’ignorer qu’Hadji Mourat est d’abord un avocat diplômé à l’Université de la Fifth Column Avenue de Niou Rome Sixtine et qu’il a fait fortune en conseillant les plus grosses firmes multinationales, parmi lesquelles l’incontournable Sphincter & Menthol de Ruporte Merdèque. Spécialisé dans l’achat vente de menthol, il s’est vite trouvé à la croisée des autoroutes cachées de la politique internationale, autoroutes qui mènent toutes vers les Déserts Flous et leurs frauduleux gisements. Car c’est là-bas qu’on trouve les plus importantes réserves de cette substance avec laquelle on fait les bombes et les armes qui permettent au Monde Libre de garder une position dominante dans tous les conflits.

Les causeurs rémunérés s’attardent sur son visage, sur son costume, sur son régime alimentaire. Ils réécrivent sa biographie : « Hadji Mourat a un passé trouble et inexploré, il est le rejeton d’une société tribale, repliée sur elle-même, ennemie du progrès, refusant les règles du commerce non contraint. Pas étonnant qu’il haïsse le Monde Libre, jalouse sa grandeur et rejette le suffrage universel. Si Hadji Mourat parvient à asseoir son autorité, il faudra s’attendre à un gel des échanges commerciaux avec ce pays qui retombera dans un moyen-âge crasseux et ignorant. Le plus grave, cher confrère, pardonnez-moi de vous interrompre – dans la vie, ces deux hommes se fréquentent, se tutoient et sont tombés d’accord sur tout –, c’est la question soviétienne. Boujarraf était notre allié, notre rempart contre la Soviétie, la Soviétie autoritaire et ses démons hégémoniques… »

Et les causeurs loghorrent – on ne les arrête plus – et le public écoute, ignare indécrottable, pendant que l’Histoire, cette abstraction concrète, continue sa marche.

Lire la 3ème partie

Cette nouvelle en trois parties est tirée du recueil Sous ton nom, Liberté, j’écris mon nom.

A propos de ce livre:

Clara Piraud, article sur Benzine magazine

Philippe Rouached, Fragments d’un discours politique

Philippe Rouached, Proposition de préface à sous ton nom, Liberté, j’écris mon nom.