« Hadji Mourat », nouvelle par Bruno Adrie (1ère partie)

Première partie : le tramway

Sorti de l’usine de bombes au menthol dont le cliquetis polyrythmique s’estompa à mesure qu’il s’éloignait, il s’agrippa à un tramway qui dévalait le boulevard en roulant sur son vacarme. Il se cramponna d’une main ferme à la rambarde de laiton qui faisait une auréole d’or froid à la plate-forme, appendice aéré et brimbalant de cette carcasse tremblée à coups de marteaux. Avançant sans égards sur ses rails écorchés, le tramway hurlait en jetant autour de lui des carillons qui bondissaient, joyeux, dans les rayons tièdes du jour déclinant. Le monstre d’acier fonçait comme un taureau, furibond, tête baissée, et soufflait toute la rage comprimée de ses poumons hydrauliques. Il quitta en trombe la zone des fabriques, laissa derrière lui, diminués par la distance, ses empilements de hangars, ses collections de cheminées moutonnantes et ses kilomètres de barbelés savamment gribouillés sur l’azur lacéré, puis s’engouffra dans le dédale des grandes avenues, traversa le tonitrûment de la réclame, cette poudre de verre mortelle, irrespirable et incrustante aux cornées. Le monstre avança, les flancs éclaboussés par une écume criarde dans laquelle les gratte-ciel avaient les pieds collés. Des peuples de noyés, coulaient en un flot épais, emportés sur des trottoirs gris et lisses comme des gouttières et leur courant s’incurvait vers d’immenses gueules ouvertes, déglutissantes et hoqueteuses comme cent siphons éructants.

Le tramway se jeta, fourbu et saccadé, dans l’avenue penchée, toboggan plongeant vers le bassin portuaire cousu comme une dentelle autour de la statue de Dieu Disney. Plus loin, vers le large, l’estuaire s’écartelait pour embrasser l’océan.

Au signal, le voyageur quitta la plate-forme, atterrit sur un quai de ciment, et regarda la masse de métal reprendre de la vitesse, tirer, reins tendus, sur ses tonnes de ferraille et s’éloigner, branlante, cognant aux lampadaires son lourd vacarme désossé. Il l’entendit grincer, se rompre, sursauter, puis plus rien, rien que l’air marin, le vent salé et ses pinceaux en bourrasques passant, soyeux, sur ses oreilles.

Devant l’homme, le fleuve et son baiser trop long posé sur les lèvres trop sèches de la capitale ; une rambarde en alliage ; la nuit, buvant le jour ; des bancs inoxydables, comme des bonzes accroupis, rangés, en méditation ; leurs surfaces arrondies, polies comme des crânes, laissant filer l’image anonyme et déformée des passants, renvoyant aux nues le vol circonflexe des mouettes bousculées sous les nuages en troupeaux qui tirent les chariots du crépuscule.

Les rafales poussées par le lointain malmenèrent sa chevelure, des mèches battirent l’à-pic de son front bientôt pâli par les pétales lactescents qui surgirent des lampadaires, corolles palpitantes et grasses qui, de loin, faisaient penser à des fleurs carnivores. Il évita leur morsure, gagna l’obscurité, et se laissa happer par un des bancs qui s’affaissa pour l’accueillir, épousant son corps, le mordant presque, avec ce grincement qu’a la neige poudreuse écrasée sous la botte.

Face à lui, une mouette flottait, les ailes déployées et se tenait en équilibre, sur place. Son bec orange pinçait les vents qui cherchaient à se reprendre dans un claquement de drap battu. Sa tête pivotait sur le corset lisse qui lui bombait le torse. Son regard trouait les eaux, à la recherche d’une Atlantide dont son espèce avait peut-être gardé la mémoire. Elle flotta immobile, comme un leurre suspendu à un fil de soie. Le vent la giflait, l’écartait de sa position : elle y revenait, réintégrait sa flottante immobilité, et contemplait, insouciante – sa petite tête tournait comme un bouton de coffre-fort – la ville qui ne dormait pas.

De l’autre côté de l’embouchure, elle grondait New Rome Sixtine. Elle vibrait, électrique, sans repos, grosse pomme dansant sur le grill des convoitises chauffées et réchauffées des Consortiums, ces géants abstraits, ces grands singes qui vivaient accrochés, là haut, aux gratte-ciel narcissiques qui formaient une immense galerie de miroirs.

Un navire passa dans l’estuaire comme une torpille d’argent froissant les vagues qui dansèrent au hasard, complètement désaccordées. Les nuages glissèrent sur leur cristal invisible, noirci à l’huile.

À sa droite, se dressait, surplombante et kilométrique, la « Merveille du Monde Libre », la statue colossale de Dieu Disney, plantée comme une falaise, déchirant de son soc la toile froissée des eaux où l’argent brille le jour, puis le soir devient or. Il affrontait l’obscurité, son corps puissant tendu, ses deux bras levés raides, dans une main un plumeau lumineux, épousseteur de galaxies, dans l’autre un glaive dressé vers les parturitions obombrantes. Gardien implacable, il se tenait debout, posté sous les étoiles qui sourdaient des abîmes, scintillantes de clins d’yeux et de complicités malfaisantes. Phare du monde libre, il était un cyclope clairvoyant dont l’œil unique – Dieu Disney était borgne – révélait, jour et nuit, la présence ténébreuse des Menaces Informes.

L’homme se lève et rentre chez lui car c’est l’heure du couvre-feu, l’heure du bulletin du soir – il faut savoir, personne n’y échappe – l’heure des nouvelles. Tout savoir, paroles et musique, mots morts et empaillés promenés en fanfare sur toutes les orbites. Il court vers l’entresol où il loge, à quelques encablures du quai, derrière la haie des lampadaires qui dévorent le trottoir.

– Couvre-feu ! Danger ! Rentrez chez vous !, crient les hauts parleurs, « Couvre-feu ! Danger ! Rentrez… ». Il referme la porte de son studio. L’écran s’allume. Il était temps, ça vient de commencer.

lire la deuxième partie

Cette nouvelle en trois parties est tirée du recueil Sous ton nom, Liberté, j’écris mon nom.

A propos de ce livre:

Clara Piraud, article sur Benzine magazine

Philippe Rouached, Fragments d’un discours politique

Philippe Rouached, Proposition de préface à sous ton nom, Liberté, j’écris mon nom.