Attentats parisiens : de l’absurdité de défendre un «mode de vie», par Clara Piraud

Depuis les attentats qui ont frappé Paris vendredi dernier, on entend et on lit que ce qui a été attaqué, c’est « notre mode de vie », ce qui me semble relever de la pure absurdité.

Cela suppose déjà que nous avons tous le même « mode de vie », que tous les Français ont la même façon de vivre. Ou alors, que ceux qui ne vivent pas selon ce mode de vie ne sont pas Français, ce qui laisse la porte ouverte à beaucoup de choses… Et quel est-il d’ailleurs, ce « mode de vie » ? Si j’ai bien compris, il repose sur un concept assez particulier de liberté qui consiste à boire des coups et sortir avec ses amis. En revanche, la liberté de communiquer sans être espionné, de se promener sans croiser des militaires armés jusqu’aux dents ou encore de ne pas subir de perquisition arbitraire ne semblent pas faire partie de ce « mode de vie » puisque, justement, pour le défendre, on nous prive de ces dernières libertés.

S’il peut être attendrissant de voir que, pour les étrangers, nous sommes le pays de la pièce montée et de la lingerie, cela devient un peu plus inquiétant quand on fait de ces clichés un étendard que l’on brandit fièrement. Et pire, cela dissimule absolument tout le reste, comme si tout cela n’était qu’une affaire idéologique, et encore, avec une assise conceptuelle bien mince (en gros : la mini-jupe de la liberté contre le foulard de l’oppression, pour caricaturer).

Je ne suis absolument pas compétente en politique ou géopolitique, mais cela me semble bien réducteur de dire que « Daech » (qui reste quelque chose de bien flou, malgré l’aplomb avec lequel nos chers journalistes en parlent) a attaqué nos « valeurs », notre « mode de vie ». Ils se seraient dit : « Tiens donc, ces gens aiment aller au restaurant, écouter des concerts et boire des coups, quelle honte, quelle débauche, il faut leur déclarer la guerre pour ça ». Je sais que c’est en substance ce que dit le communiqué de Daech, mais faut-il vraiment s’abstenir d’aller chercher un peu plus loin ?

J’ai l’impression que l’on se contente bien trop souvent de l’idéologie, qui est la plupart du temps, me semble-t-il, un enrobage qui cache le reste, c’est-à-dire tout ce qui est du domaine politique, économique, stratégique. Je le répète, je ne suis pas capable de proposer des pistes pour comprendre ces événements dans ces domaines, mais ce n’est pas pour cela que je me contente de l’explication idéologique.

Et quand bien même on ne nous aurait attaqués que pour notre façon de vivre, je ne pourrais pas revendiquer un « mode de vie », qui me semble relever plus de la coutume que de la valeur morale. Il ne faudrait pas tomber dans un stupide « choc des civilisations » et se croire permis de cracher sur tout ce qui nous est étranger.

N’oublions pas que George W. Bush a déclaré, après les attentats du 11 septembre, que c’était leur « way of life » qui était attaquée, et que là-dessus il a déclaré deux guerres et supprimé l’Habeas Corpus (par le biais du bien nommé « Patriot Act »). Notre président a déclaré hier que les interventions en Syrie avaient été intensifiées et aujourd’hui l’Assemblée a voté la prolongation de l’« état d’urgence » jusqu’au 26 février 2016 (et qui sait quelles mesures vont être adoptées pour maintenir plus longtemps cette restriction des libertés ?).

Si l’on doit défendre un mode de vie, c’est bien celui qui consiste à vivre dans un État de droit et non dans une réplique de 1984.

 

Clara Piraud