« Pourquoi Harry Potter est une œuvre édifiante », par Clara Piraud

Attention spoilers : cet article contient des spoilers de toute la série des Harry Potter (mais peut-on encore parler de spoilers ?) D’une manière générale, il s’adresse davantage à un public qui a une certaine connaissance de monde de Harry Potter.

NB 1 : Cet article n’engage que moi. Il se fonde grandement sur mes propres sensibilité et subjectivité et s’apparente bien plus à un fil de réflexions personnelles (qui pourraient néanmoins en intéresser d’autres) qu’à une véritable étude systématique et scientifique.

NB 2 : Cet article traite des livres, et non des films !

Je me suis récemment replongée dans la lecture des Harry Potter et j’avais peur que mon œil plus aiguisé qu’auparavant ne détecte des failles et ne fasse tomber de son piédestal l’œuvre « culte » de mon enfance. Et pourtant c’est tout l’inverse qui s’est produit : j’ai mesuré à quel point cette œuvre était riche, juste, et surtout morale. La littérature doit-elle être morale ? Le débat est vaste, et je ne vais pas m’y risquer. On peut néanmoins admettre que des livres adressés avant tout aux enfants et adolescents devraient être porteurs de certaines valeurs édifiantes, pour participer, dans une certaine mesure, à leur éducation. Il me semble que cela est bien le cas pour Harry Potter, qui, contrairement à certaines séries américaines sur lesquelles je me suis récemment penchée, fait l’éloge des attitudes vertueuses.

Dans Harry Potter, il y a des « bons » et des « méchants », et on comprend bien sûr qu’il faut se comporter comme les bons, que ce sont eux qui détiennent la « vérité » en quelque sorte. Ce n’est pas non plus tout blanc ou tout noir, les personnages sont complexes. Quelques exemples suffisent à nous le faire comprendre. Harry lui-même a des défauts, des doutes, il est parfois injuste avec ceux qui l’aident (comme à la fin du tome 5 quand il s’énerve contre Dumbledore et casse tout dans son bureau !), mais l’on comprend que ce n’est pas ce qui fait l’essence de son personnage, mais qu’il a simplement des moments de faiblesse, comme tout humain. La figure de Dumbledore, le grand directeur de Poudlard qui guide Harry et semble incarner la sagesse même, est elle aussi sérieusement écorchée dans le tome 7 : on comprend après sa mort qu’il est loin d’avoir été parfait, mais cela ne le rend que plus crédible. En effet, il semblait un peu irréel, à toujours dire le mot juste, à toujours savoir ce qu’il fallait faire : il était difficile de s’identifier à ce personnage qui semblait détenir un pouvoir particulier de discernement (son fameux regard qui transperce Harry et semble lire dans son âme). Mais quoi ? On apprend qu’il a été un jeune homme avide de pouvoir et que, s’il a toujours refusé de devenir Ministre de la Magie, c’était précisément pour ne pas risquer de retomber dans ce travers qui a causé indirectement la mort de sa petite sœur. Dumbledore devient humain, et la portée morale et édifiante de son personnage n’en est que renforcée : la sagesse s’acquiert, est le prix de souffrance, et n’est pas aussi lisse et immaculée qu’elle le semble. Enfin, le cas de Severus Rogue pourrait faire l’objet d’un article entier. On comprend, à la toute fin du tome 7 (dans un retournement que je trouve magistral), qu’il n’était pas un Mangemort mais un agent double pour le compte de l’Ordre du Phénix, et qu’il a apporté son aide à Harry, sans qu’il le sache, même quand tout le monde croyait qu’il était du côté de Voldemort. Il semble donc qu’il soit bon, et Harry donne même à son second fils « Severus » comme deuxième prénom en lui disant qu’il est « l’homme le plus courageux qu’il ait jamais rencontré ». Mais n’oublions pas que si Rogue s’est rallié à la cause de Dumbledore et de Harry, c’est parce qu’il était amoureux de Lily, la mère de Harry, et n’a pas supporté que Voldemort la tue, un motif qui semble donc assez personnel : il ne cherche pas à faire le bien pour faire le bien, mais en souvenir de la femme que lui a aimé. Sans compter qu’il n’est quand même pas très sympa avec Harry tout au long de ses études… L’opposition entre bons et méchants est donc loin d’être simpliste et tranchée.

Je ne vais pas passer tous les personnages en revue, et j’aimerais m’arrêter sur un point que j’ai étudié aussi au sujet des séries et qui, de ce fait, m’a particulièrement frappée : la mort des héros. J’emploie le terme au sens large, c’est plutôt ici la mort de ceux qui sont du côté des « bons », car chacun sait que ni Harry, ni Ron, ni Hermione ne meurent ! Ils sont cependant nombreux à mourir dans le tome 7 et il est vrai que l’on peut avoir l’impression que l’arbitraire de l’auteur est derrière tout ça (pourquoi Fred ? pourquoi Maugrey ? pourquoi Colin Crivey ?). On peut néanmoins donner un sens profond à certaines de ces morts, qui à la fois disent quelque chose d’un point de vue « moral » (à défaut d’un meilleur terme) et jouent un rôle dans l’économie du roman. La mort d’Hedwige, la chouette de Harry, par exemple, symbolise son passage à l’âge adulte, l’auteur l’a confirmé, mais cela se comprend aisément. Celles de Lupin et de Tonks font de leur fils Teddy une sorte de reflet de Harry (qui devient son parrain, tout comme Sirius était le sien), car tous deux ont perdu leurs parents à cause de Voldemort.

Mais je voudrais m’attarder tout particulièrement sur la mort de Dobby, l’elfe de maison que Harry a pris sous sa protection depuis le tome 2, que je trouve particulièrement significative. Rappelons les faits : dans le tome 7, il vient au secours de Harry et de ses amis qui sont emprisonnés dans le manoir des Malefoy et leur permet de s’échapper grâce à ses pouvoirs spécifiques d’elfe. Juste avant de « transplaner » avec Harry, il est touché à la poitrine par le poignard de Bellatrix et meurt juste après leur « atterrissage » devant la Chaumière aux Coquillages (la maison de Bill et Fleur). On peut bien sûr là aussi souligner la part artificielle de cette mort : on peut très bien imaginer la même scène avec un poignard qui ne l’atteint pas ou n’est pas lancé et un Dobby sain et sauf avec tout le monde. Mais sa mort joue en réalité un rôle très important. Tout d’abord, elle renforce le caractère démoniaque de Bellatrix, la favorite de Voldemort, qui a déjà commis de nombreuses atrocités, ce qui donnera encore plus de poids à sa mort à elle, de la main, semble-t-il, de son exacte opposée, l’aimante mère de famille Mrs. Weasley (laissons de côté la question de la peine de mort…). Ensuite, la mort de Dobby est héroïque. Rien à voir avec ces minables décapitations, égorgements et compagnie que l’on trouve dans Game of Thrones, qui font des personnages de piètres bouts de viande et mettent à mal les nerfs du téléspectateur. Ici, un personnage que l’on aimait tous meurt, et c’est triste, mais c’est dans un moment de gloire, dans un moment où il montre toute l’étendue de son courage et de sa générosité, où il brave un danger terrible pour sauver ses amis qui sont en pleine lutte contre le Mal, et surtout Harry qui l’a auparavant lui-même sauvé de la cruauté de ses maîtres. Et j’en viens à mon dernier point : la mort de l’elfe de maison permet de déployer toute la grandeur de notre héros principal : Harry décide alors de creuser la tombe de Dobby à la pelle (sans magie) pour lui rendre un véritable hommage, ce qui le place à un rang exceptionnel parmi les sorciers, car, comme le souligne ensuite le gobelin Gripsec, rares sont ceux qui respectent les autres créatures magiques comme il le fait. Cet événement tragique permet donc à la fois de faire l’éloge de la bravoure d’un des personnages (cet éloge est d’ailleurs explicite, il est prononcé par Luna lors de l’enterrement de Dobby) et de confirmer que Harry n’est pas le héros du livre pour rien, qu’il est véritablement quelqu’un de particulièrement bon.

J’aimerais ajouter un dernier élément. La magie qui est à l’œuvre dans Harry Potter est intimement liée à des questions morales fondamentales : en effet, l’amour joue un rôle-clé dans la réussite ou l’échec de certains sortilèges. Dumbledore explique à Harry que le sortilège de mort qu’a voulu lui infliger Voldemort ne l’a pas tué car il bénéficiait de la protection de l’amour sa mère qui venait de se sacrifier en espérant lui sauver la vie. Plus tard, Voldemort ne peut pas posséder l’esprit de Harry car il ne supportera pas le contact avec un esprit rempli de cet amour. La même protection est à l’œuvre pour ceux qui combattent pour Harry lors de la bataille finale, après que celui-ci aura voulu se sacrifier pour les sauver. On comprend que l’égoïsme, la méchanceté, la cruauté de Voldemort le desservent en réalité, car il méprise certaines formes de magie comme celle des elfes de maison (il abandonne Kreattur en pensant qu’il va mourir, alors que l’elfe est en fait capable de rejoindre son maître pour lui raconter ce qu’il a vu), l’énorme pouvoir que peut avoir l’amour ou encore la force d’un groupe uni et solidaire. En effet, ses partisans, pour la plupart, semblent terrifiés et malheureux, tandis que les bons sont animés d’une force et d’un courage qui irradient. Le message est clair : ceux qui ont compris où se trouvait le bien, la valeur de la vie et même le bonheur sont ceux qui agissent pour et avec les autres, qui font preuve de générosité, de bonté, de courage, de loyauté, en somme d’amour.

Tout ce que je viens d’évoquer est assez explicite dans les livres et je ne révèle rien que l’on ne comprenne à la lecture. Mais il me semble important de souligner cette qualité de la série, particulièrement précieuse dans un livre qu’on lit généralement dans son enfance, et qui pourrait malheureusement se faire rare aujourd’hui où l’on nous habitue à sacraliser l’égoïsme et le vice.

Clara Piraud