« Houellebecquons! » (III), par Bruno Adrie

Propos liminaire – Agathe Novak-Lechevalier est maître de conférences à Paris X et, étant spécialiste de Michel Houellebecq, elle a préfacé son anthologie personnelle intitulée Non réconcilié. Selon elle, « il est indéniable que cette poésie est réaliste, effrayante de lucidité tant elle s’approche du concret désormais invisible de notre quotidien : elle parle de réfrigérateur, de parkings, de misère, de file d’attente, de sac en plastique, de TGV… Et elle rime, pied de nez au versificateur contemporain qui s’est affranchi de tout ». Vous avez tellement raison, Agathe Novak-Lechevalier, et vous tombez à pic et Houellebecq avec vous, car ces choses, en effet, je ne les voyais plus. Chaque jour je me demandais où était passé mon réfrigérateur, où j’allais pouvoir me garer (car je ne trouve plus de parking), où était passée la misère qu’on ne voit plus nulle part. Quant aux files d’attentes, je les évite, étant impatient, tout comme le TGV, depuis qu’acheter un billet SNCF n’est plus payer un service public mais jouer dans un casino qui peut me faire perdre du simple au double, peut-être au triple, peut-être plus.

Alors que penserez-vous, Agathe Novak-Lechevalier, de ce troisième acte que je vous propose, car il y en déjà eu deux, de désacralisation d’une poésie qui ose rimailler à une époque, la nôtre, où la rime a disparu (mais est-ce certain ?) et qui fait preuve d’une lucidité effrayante en s’écriant frigo ! parking ! misère ! et TGV ! en rappelant, telle la voix d’un démiurge, les choses à leur substance, à leur propre présence, par la simple énonciation de leurs noms, comme Dieu a créé le Monde par la force du Verbe : Que la lumière soit ! et la lumière fut ? Nous ne le saurons jamais car vous ne me répondrez pas, pas plus que nous ne saurons en quoi « [La] structure métrique [des poèmes de Houellebecq] est la pierre angulaire de la résistance à un monde déliquescent » ni pourquoi Houellebecq « peut être – est-ce doit être ? est-ce donc une injonction ? – considéré comme un poète (…) qui se trouve tout seul face au monde, incompris dans son palais de verre où l’écho de son Moi résonne dans le vertige des abysses qu’il doit franchir, suspendu à un fil, dans le candide espoir de parvenir jusqu’au monde civilisé qui, au fond, lui fait horreur… ». Autant en emportent les vents vertigineux et les courants abyssaux de l’emphase !

Il y a encore une chose que nous ne saurons jamais, Agathe Novak-Lechevalier, c’est ce que vous écririez si l’on vous confiait le soin de préfacer l’anthologie personnelle du groupe Tranxène 200 inventé par les Inconnus. Mais laissez-moi imaginer : « Les Tranxènes 200 sont avant tout poètes et il est indéniable que leur poésie est réaliste, effrayante de lucidité tant elle s’approche du concret désormais invisible de notre quotidien, le concret des sensations et des sentiments de ces poètes qui sont seuls, à la fois seuls et trois, nouvelle Trinité, face au monde, incompris depuis leur palais de verre (l’écran du téléviseur où un mauvais génie les a enfermés) où l’écho de leur moi (triple et un) résonne dans le vertige des abysses (postcathodiques et subplasmatiques) qu’ils doivent franchir, suspendu à un fil (celui de l’audimat), dans le candide espoir de parvenir jusqu’au monde civilisé (le paradis germanopratin) qui, au fond, leur fait horreur… »

Agathe Novak-Lechevalier, écoutons-les un instant :

D’où venons nous ?
Où allons nous ?
J’ignore de le savoir
Mais ce que je n’ignore pas de le savoir
C’est que le bonheur
Est à deux doigts de tes pieds
Et que la simplicité réside dans l’alcôve
Bleue, et jaune, et mauve et insoupçonnée
De nos rêveries mauves et bleues, et jaunes et pourpres
Et paraboliques
Et vice et versa

Et lisons maintenant ces deux poèmes, le houellebecquien et l’adrien, et dites-nous sincèrement, Agathe Novak-Lechevalier, si vous trouvez dans le mien, dans l’adrien, dans ce troisième opuscule de la série de Houellebecquons !, les échos, les abysses, les palais et les réfrigérateurs qui dominent un monde dépourvu de structure métrique et pour tout dire, déliquescent.

NON RECONCILIÉ

Mon père était un con solitaire et barbare.

Ivre de déception, seul devant sa télé,

Il ruminait des plans fragiles et très bizarres,

Sa grande joie étant de les voir capoter.

Il m’a toujours traité comme un rat qu’on pourchasse;

La simple idée d’un fils, je crois, le révulsait.

Il ne supportait pas qu’un jour je le dépasse,

Juste en restant vivant alors qu’il crèverait.

Il mourut en avril, gémissant et perplexe;

Son regard trahissait une infinie colère.

Toutes les trois minutes il insultait ma mère,

Critiquait le printemps, ricanait sur le sexe.

A la fin, juste avant l’agonie terminale,

Un bref apaisement parcourut sa poitrine.

Il sourit en disant : «Je baigne dans mon urine»,

Et puis il s’éteignit avec un léger râle.

Michel Houellebecq

NON DÉCONNARDÉ

Ce type avait le don, solitaire connard,

déçu jusqu’au trognon par sa médiocrité,

De ruminer de loin des plans très salopards

Son grand plaisir était de s’écouter parler

Voulait-il plaisanter, ses blagues étaient fadasses

Nous voir le rendait fou, alors il s’enfermait

Il ne supportait pas qu’un de nous le dépasse

Nous savions déjà tous qu’un jour il en crèverait

Puis il sortait soudain déballait son discours

Il nous gardait trois heures bougonnant son ennui

Je trouvais qu’il avait le cerveau un peu court,

Mais rien de l’arrêtait il se foutait d’autrui.

A l’heure de capoter, une toux abyssale

Trembla dans ses poumons, remonta sa poitrine,

Il sourit soulagé, laissant choir ses urines,

Avant de s’effondrer dans un râle fécal…

Bruno Adrie