« Cool War », par Bruno Adrie

Lorsque Tito Skopic refusa de signer l’Accord de Libre Soumission que le Monde Libre lui tendait « dans son intérêt et celui de son peuple », son palais « aux murailles trop hautes et trop épaisses, abritant un pouvoir trop obscur » fut entouré d’une marée de garçons et de filles débraillés, de garçons presque barbus et de filles presque nues, décolletées, le ventre à l’air, long chapelet de nombrils, portant des haillons signés, dernier cri, gracieusement fournis par la Merdequian Company des Confections Libertaires qui affichait ainsi son soutien à « une jeunesse avide de changement et décidée à prendre en main les destinées de son pays ». Ces jeunes gens, qui appartenaient à une organisation non violente appelée Cool War dont les statuts avaient été déposés par l’Immaculate, marchaient au tambour en mâchant des guimauves analgésiques qui les maintenaient dans un état de permanente euphorie. Ils manifestèrent pendant des jours, entonnant des chants joyeux, criant des slogans, offrant des fleurs à la garde, ce monstre noir hérissé de baïonnettes, exhibant courageusement leur nudité sous le balcon du « tyran », souriants devant les caméras qui, heureusement étaient présentes sur le lieu des événements et ne devaient rien manquer de ce tournant historique qui était la preuve que le monde évoluait vers « plus de lucidité, d’ouverture et de mutuelle compréhension ».

« La jeunesse est l’avenir du monde », entonna Bernardo Ravioli qui, ses Carnets automatiques sous le bras, était vu partout, sur tous les plateaux, dans les réunions de soutien coagulées sous l’effet d’une indignation instinctive, dans toutes les manifestations, longues colonnes graves et silencieuses qui remontaient, limaçantes, les avenues élégantes de la capitale.

-L’heure du changement a sonné pour la Szerboglobine. Une jeunesse élevée dans la grisaille d’un passé honni s’est dressée contre le maintien d’un statu quo qui ne profite, il faut bien le dire, qu’à une poignée d’apparatchiks fermés à la modernité. Le vieil ordre est sur le point de chavirer et Tito Skopic aura beau s’accrocher au timon, son vaisseau se couchera sous les vents de l’Histoire », confiait-il aux micros des experts-trottoirs qui trottinaient derrière lui lors de cette « campagne mémorable et audacieuse ». Selon les Newspapers Associés, lui seul avait « la carrure pour tenir tête au monstre historique Tito Skopic ».

Cependant, on jugea qu’à Plintongrade, les choses allaient trop lentement. Les manifestants avaient beau chanter, s’égosiller au cri de « Liberté ! » et se dénuder pour affirmer leurs droits – certains allaient jusqu’à exhiber leurs parties génitales – Tito Skopic ne bougeait pas, inamovible, mort-vivant cramponné au pouvoir devant des ministres immobiles et muets qui étouffaient sous des toiles d’araignées épaisses comme des édredons dans la pénombre poussiéreuse de la salle du Conseil.

Alors, il fallut agir, changer de discours, aller plus loin pour aller plus vite et on décréta une croisade bombardante et salvatrice. Les avions décollèrent puis atterrirent, jour et nuit, dans un cri caoutchouté laissant derrière eux des chapelets de bombes, des bouquets de feu, des paysages tremblant sous les décombres, un vacarme insupportable comme le roulement d’un million de tambours qui vous traverse l’abdomen. Très vite les morts non filmés, les tapis de cadavres figés dans des postures pitoyables, les paquets de corps ridicules à force de dislocations ; les orbites creuses, les bouches ouvertes, grimaçantes, dévorées par les vers, tout ça invisible pour les caméras braquées sur Plintongrade et ses nudités poings levés, ses révolutionnaires à la mode, ses nombrils savonnés et les droits bafoués de ceux qui réclamaient plus de liberté.

Puis le palais s’ouvrit dans un fracas de portes dégondées. La foule s’y engouffra, avec elle les soudards, les assassins express, on trouva le tyran, caché tremblant dans un placard, sachant la fin venue, sa vieille carcasse traînée sur les parquets, exhibée agonisante devant les caméras trop heureuses d’un tel dénouement.

Bernardo Ravioli débarqua, livré airmail, coiffé, brossé, récuré, monta sur une estrade, parla aux insurgés, les félicita pour leur courage, leur donna sa bénédiction.

-J’aime cette Szerboglobine qui a su briser les fers d’une dictature qui ne disait pas son nom ! Je suis fier, jeunes filles, jeunes gens, fier d’annoncer que nous tournons en ce moment un film que j’ai intitulé Plintongra, un film qui immortalisera votre action et la montrera aux peuples du monde entier. Faire ce film, c’est ma façon de vous tendre la main, de vous bénir et de vous souhaiter la bienvenue dans le giron protecteur du Monde Libre.

Après la mort du tyran, piétiné par la foule lors du concert qui suivit et qui fut retransmis dans le monde entier par la Merdequian Company des Studios Réunis, on organisa des élections libres et non faussées. On trouva un candidat, un homme d’affaire exilé, costume gris, front tanné au soleil des évasions fiscales, tempes argentées, banal et photogénique, un certain Fotovan Paparadzic qu’on nomma aussi directeur national de la Merdequian Company des Confections Libertaires. Après une victoire écrasante contre un rival inconnu et mal préparé, il fit ce discours que l’Histoire a retenu comme « le discours de la Liberté » :

-Aujourd’hui, la Szerboglobine a retrouvé sa dignité. Après des décennies passées sous la botte, elle peut enfin élire ses représentants, faire entendre sa voix, cette voix trop longtemps bâillonnée. Elle peut aussi retourner au travail car travailler est et doit rester notre priorité. Depuis que la paix est revenue, partout fleurissent des ateliers de confection où les travailleurs voient enfin reconnaître leurs qualités. Il en a tant de qualités, le travailleur szerboglobode… Courageux, il peut consacrer des heures à sa tâche et suer en pensant à la grandeur de son pays. Humble, il considérerait déplacé de ralentir la production en exprimant de vaines revendications. Sobre, il sait se contenter de peu, la mesure en toute chose ayant toujours été, pour lui, une garantie de bonne santé physique et morale.

-Installé dans le palais de Tito Skopic, repeint par Dieu Disney aux couleurs chatoyantes du changement, le nouveau président peut désormais conduire son pays vers les autoroutes de la modernité. Les jeunes activistes de l’organisation Cool War sont devenus des travailleurs consciencieux. Interrogés, ils lèvent le poing, nous font un clin d’œil et crient « Liberté ! » avant de gagner les ateliers de confection. Ces révolutionnaires qui, hier encore, chantaient dans les rues avec l’audace insouciante et la fraîcheur qui sont le propre de la jeunesse, sont devenus des adultes responsables, convaincus que l’heure est venue de faire don de leur force à la patrie. C’est pourquoi, ils travaillent douze heures par jour pour un salaire encore modeste dans l’attente, il est vrai, que surgisse cet avenir radieux qu’on leur a promis et qui brille sur leurs visages enthousiastes. C’était Pepper Larbor depuis Plintongrade.

On ne parla plus d’Emilio Sjevitche.

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