« Russie : le prêt-à-penser dans la presse à grand tirage: un exemple parlant », par Bruno Adrie

publié le 27 août 2008 sur le site du Centre de Recherche sur la Mondialisation de Michel Chossudovsky.

Dans un article intitulé « Russie-Occident, : les nouveaux rapports de force » (Le Figaro, mardi 26 août 2008), Isabelle Facon, spécialiste des questions de défense russe à la Fondation pour la Recherche Stratégique à Paris nous offre un exemple intéressant de ce que peut être le discours d’un ou d’une spécialiste sur des questions d’actualités. La géopolitique n’est peut-être pas totalement un science, elle n’est pas exactement une mécanique des fluides ou une thermodynamique mais, on doit tout de même attendre d’un ou d’une spécialiste que son discours ressemble le plus possible – puisqu’on parle de rapports de force – à un discours relevant des sciences physiques. Lorsqu’en sciences physiques on fait une expérience au cours de laquelle on est amené à comparer des débits ou des pressions entre différents fluides, on ne s’attend pas à ce que le commentateur de l’expérience prenne parti pour le fluide A ou le fluide B. On jugerait très extravagant qu’un scientifique adopte une posture « idéologique » par rapport à une expérience ayant pour but de révéler les propriétés intrinsèques de la matière. Or, la géopolitique révèle les propriétés intrinsèques des Etats, indépendamment de l’idéologie des personnages, petits ou grands, qui se trouvent à leur tête à un moment donné.

A la lecture de l’article d’Isabelle Facon, on est surpris de la manière dont le discours est élaboré et notre surprise s’accroît lorsqu’on décide de prêter une attention soutenue au vocabulaire choisi par l’auteur. En effet, ce texte est porteur de nombreuses prises de position implicites et nous avons choisi de nous livrer à une explicitation de son contenu inavoué. Dans le paragraphe qui suit, les passages entre guillemets sont tirés de l’article du Figaro :

Lors des derniers événements en Géorgie, les russes, « amers au souvenir des années 90 » et porteurs d’un « discours vindicatif » devant les succès de l’OTAN en Europe de l’Est, ont « tenté de faire une opportunité stratégique (…) d’un faux pas fatal du président géorgien Saakachvili. » En effet, les Russes ont « des revendications de puissance », et pratiquent une « diplomatie de l’énergie aux accents pour le moins musclés » parce qu’ils ont de l’ « ambition ». Ils ont donc profité de la brèche ouverte par la président Saakachvili le 7 août 2008, lorsqu’il a décrété l’offensive contre Tskhinvali, la capitale d’Ossétie du Sud. Depuis, les rapports avec l’Occident ont changé – d’où le titre de l’article – et les russes cherchent à « peser fortement dans le jeu international ». En témoignent « l’excès de ses opérations militaires et la lenteur avec laquelle elle retire ses troupes du territoire géorgien au mépris des exhortations répétées de l’OTAN. » L’excès est d’autant plus flagrant pour Isabelle Facon que « l’espace post-soviétique n’est qu’un théâtre parmi d’autres. » Pour conclure, « il est affligeant que la Géorgie, si volontaire dans son effort de rapprochement avec l’Europe, en fasse si cruellement et durablement les frais. » Suivent les conseils que l’auteur donne aux intéressés.

Comment le lecteur d’un tel article va-t-il se figurer les acteurs de ce « jeu » qui se joue sur ce « théâtre parmi d’autres », c’est-à-dire un théâtre somme toute assez provincial ?

Les Russes : Ils sont amers, vindicatifs, opportunistes, ambitieux, excessifs, musclés, pesants, méprisants, d’une mauvaise volonté qui frise la provocation (cf : leur « lenteur »).

Le président Saakachvili : il est volontaire (comme la Géorgie qu’il incarne), il fait des efforts (comme la Géorgie qu’il incarne bis), malheureusement il est maladroit, il a fait un faux pas, un seul, et la punition qu’il a reçue est injuste, cruelle, excessive et durable.

Les Occidentaux : Ils exhortent, c’est-à-dire qu’ils encouragent par des paroles. On exhorte à faire ce qui est juste et ce qui est bien. Les occidentaux sont la voix et la voie de la raison. Ils sont mesurés dans leurs jugements. Ils ignorent l’excès.

Voici donc l’article d’Isabelle Facon mis à nu quant aux choix lexicaux et aux représentations que ces choix font naître dans l’esprit du lecteur.

Examinons maintenant quelques affirmations :

Il est dit dans l’article que le président Saakachvili a ouvert le cycle des révolutions colorées.

Les révolutions colorées sont des insurrections très médiatisées qui ont eu le soutien – au moins moral et médiatique – des Occidentaux. L’Open Society Institute de George Soros entretient des liens avec les pays qui sont passés par le tamis de ces révolutions – liens qui attendent que des chercheurs entreprennent une exploration sérieuse de leur nature et de leurs modalités. Ces révolutions colorées n’ont d’ailleurs pas débuté en Géorgie mais en Serbie avec le groupe OTPOR qui a ensuite agi en Géorgie – où a été créé le mouvement KMARA – et en Ukraine – où a agi le mouvement PORA – afin de favoriser des régimes pro-occidentaux. Fleuries ou colorées, ces révolutions surprennent par le soin que leurs leaders ont apporté au marketing politique les entourant et par l’insistance des media occidentaux à les relayer et à vouloir peser dans la balance.

Ces insurrections se sont appuyées sur des théories que Gene Sharp a élaborées et compilées dans un manuel intitulé De la dictature à la démocratie (From Dictatorship To Democracy), téléchargeable, dans 22 langues étrangement ciblées, sur le site officiel de l’organisation qu’il a co-fondée avec Robert Helvey, l’Albert Einstein Institution. L’institution est ainsi nommée en souvenir de l’admiration qu’Albert Einstein vouait aux méthodes non violentes mises au point par Ghandi. L’Albert Einstein Institution se consacre « à examiner le potentiel de la lutte non violente pour résoudre le problème permanent de la violence politique. »

Oleh Kyriyenko, le leader de PORA, a évoqué ses liens – un peu plus qu’épistolaires – avec le théoricien de l’Albert Einstein Institution dans une interview accordée à Radio Netherlands :

« Le livre de Gene Sharp a été la Bible de PORA, il a été aussi utilisé par OTPOR ; il s’intitule De la dictature à la démocratie. Les activistes de PORA l’ont traduit eux-mêmes. Nous avons écrit à M. Sharp et à l’Albert Einstein Institution aux Etats-Unis, et M. Sharp a manifesté beaucoup de sympathie envers notre initiative et l’institution a fourni les fonds permettant d’imprimer 12000 copies de ce livre à distribuer gratuitement. »

On a vu M. Saakachvili une rose à la main exiger le départ de Chevarnadze. Quels sont ses liens personnels avec Gene Sharp ou avec George Soros ? Cette question mérite d’être examinée. Si des manœuvres ont été ourdies et s’ourdissent encore dans le but d’offrir la liberté, la sécurité et le bien-être à des gens qui ont jusqu’à présent vécu sous des régimes dictatoriaux ou contraignants, alors il faut donner les moyens aux chercheurs de répondre complètement la question. Les Géorgiens sont-ils plus heureux sous Saakaschvili que sous Chevarnadze ? La révolution des roses est-elle un succès ? Il faut aussi répondre à cette question et ne pas tomber dans le discours angélique qui fait du président géorgien un innocent maladroit. Bombarder une ville n’est pas une maladresse. Combien cette prétendue maladresse a-t-elle fait de morts ? Les Russes disent 2000. A voir.

Car, il est dit dans cet article que Monsieur Saakachvili a fait « un faux pas ». Comment Isabelle Facon peut-elle en être aussi certaine ? Qui le lui a dit ? Dans quel document officiel ou officieux, dans quelle archive non encore ouverte puisque trop récente a-t-elle vu la preuve que le président Saakachvili a décidé de son propre chef une offensive alors que la Géorgie venait de participer à des manœuvres conjointes avec l’armée américaine, alors que le Canard enchaîné vient de révéler (dans son édition du mercredi 20 août) l’implication d’officiers américains – certainement pas free lance – dans le bombardement de la capitale ossète ? Comment Isabelle Facon peut-elle passer sous silence l’existence officielle d’une organisation appelée GUUAM, destinée à permettre à la Géorgie, à l’Ukraine, à l’Azerbaïdjan et à la Moldavie (le second U n’a plus de raison d’être dans ce sigle car il correspondait à l’Ouzbekistan – Usbekistan en anglais – et ce membre s’est retiré de l’organisation) de se rapprocher à tous points de vue, culturellement, énergétiquement, économiquement et militairement de l’Occident et en particulier des Etats-Unis ? Comment a-t-elle pu oublier de signaler que la dernière réunion du GUUAM s’est tenue à Tbilissi les 18 et 19 juin derniers? Comment a-t-elle pu passer sous silence qu’une conférence, intitulée « GUAM and the Geopolitics of Eurasia », fut tenue à Washington, au Sénat, le 17 mai 2000, en présence, entre autres, de l’Ambassadeur d’Ukraine Kostyantyn Gryshchenko, de l’Ambassadeur de Moldavie Ceslav Ciobanu, de l’Ambassadeur de Géorgie Tedo Japaridze et de l’Ambassadeur d’Azerbaïdjan Hafiz Pashayev ? Beaucoup de bruit pour rien que cette organisation. Beaucoup de rencontres et de remue-ménage pour un « espace postsoviétique qui n’est qu’un théâtre parmi d’autres » (site officiel de l’organisation).

Pour finir, je renverrai le lecteur à un certains nombres d’auteurs qui comptent en matière de géopolitique et qui tous accordent la plus grande importance au contrôle de l’Eurasie et du « Heartland », c’est-à-dire de cet espace postsoviétique qui est en réalité le théâtre numéro 1 aux yeux de Washington : j’ai nommé Alfred Thayer Mahan, Halford MacKinder, Nicholas Spykman, et plus récemment Zbigniew Brzezinski (Pour ce dernier, voir deux références dans mon précédent article intitulé « De la Géorgie au bassin de Sibérie Occidentale »).

Qu’Isabelle Facon préfère un appartement sur la cinquième avenue à une cabane chauffée à la tourbe au pied de l’Oural, qu’elle préfère être payée en dollars ou en euros plutôt qu’en roubles, qui le lui reprochera ? Qu’elle fasse le choix du rayonnement tous azimuts et par tous les moyens de l’Occident, dont elle estime les valeurs plus universelles et plus libérales que toutes celles du reste du monde, soit. Mais qu’elle le dise ouvertement. Ses confrères d’outre Atlantique ne se gênent pas pour ça.

En abordant cet article écrit avec beaucoup d’aisance par une spécialiste dont on ne peut qu’avoir soif de partager les connaissances, on tombe sur un message qui cadre trop bien avec ce prêt à penser qu’on étend comme du linge propre sur toutes les antennes et toutes les paraboles. On aurait préféré qu’on nous mette le nez dans les chiffons sales de la diplomatie, ces chiffons que nos représentants dissimulent pudiquement sous leurs costumes impeccables. Nous ne sommes pas rassasiés.

Et puis, il serait bon qu’Isabelle Facon sache qu’il y a des gens dans le monde qui pensent que l’Occident est opportuniste, ambitieux, excessif, musclé, pesant, méprisant, d’une mauvaise volonté qui frise la provocation et que sa revendication de puissance prend parfois, ou souvent – certains pensent « systématiquement » – la forme de la confrontation. En cherchant bien, on doit pouvoir trouver des exemples qui leur donneront raison, même dans les journaux.

On peut aimer l’Occident – tout ou partie – et savoir cela.

Bruno Adrie, 27 août 2008

Photo : Isabelle Facon, Maître de Recherche à la Fondation pour la Recherche Stratégique. Image TV5 Monde.