Houellebecquons ! (II), par Bruno Adrie

« Hypermarché novembre »

D’abord j’ai trébuché dans un congélateur.

Je me suis mis à pleurer et j’avais un peu peur.

Quelqu’un a grommelé que je cassais l’ambiance ;

Pour avoir l’air normal j’ai repris mon avance.

Des banlieusards sapés et au regard brutal

Se croisaient lentement près des eaux minérales.

Une rumeur de cirque et de demi-débauche

Montait des rayonnages. Ma démarche était gauche.

Je me suis écroulé au rayon des fromages ;

Il y avait deux vieilles dames qui portaient des sardines.

La première se retourne et dit à sa voisine :

« C’est bien triste, quand même, un garçon de cet âge. »

Et puis j’ai vu des pieds circonspects et très larges ;

Il y avait un vendeur qui prenait des mesures.

Beaucoup semblaient surpris par mes nouvelles chaussures ;

Pour la dernière fois j’étais un peu en marge.

Michel Houellebecq, Non réconcilié. Anthologie personnelle, 1991-2013.


« Hyper en marge »

D’accord, je suis monté tout seul sur un tracteur

Je voulais me prouver que je n’avais pas peur

Quelqu’un s’est écrié : « Il est d’une insouciance ! »

J’essaie de démarrer :  « Bon sang démarre ! avance ! »

Des balbuzards volaient avec des yeux d’opale

Se croisaient en silence sous les nuages pâles

Le moteur en tremblant fait trembler ma caboche

Trouble les pâturages, me file les pétoches.

Quelques troncs effondrés étalaient leurs branchages

Il y avait deux poulettes et quatre pintadines

Qui marchaient lentement foulant une herbe fine

C’est bien gai d’observer la vie dans ces parages

Et puis j’ai vu des grolles soupçonneuses et trop larges

C’était un paysan qui menait en pâture

Des moutons empâtés à la blanche frisure

Pour la première fois j’étais fier d’être en marge

Bruno Adrie, Trop conciliant, anthologie trop personnelle, 2015

Photographie : La Une de Libération du 2 avril 2013

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