« Cosmic business », par Bruno Adrie

A toi, lecteur

Pour le sophiste donneur de leçons des plateaux « télé », la guerre est une fatalité que nos dirigeants, les nôtres, qui sont bons et dévoués et aiment la paix et ainsi de suite, ne déclarent qu’à contrecœur. Le sophiste arbore une moue dédaigneuse lorsqu’il entend « pérorer » les esprits en surchauffe qui ne voient partout qu’ententes secrètes, trahisons, complots, projets de conquêtes et osent affirmer que nos décideurs sont belliqueux, qu’ils nourrissent les tensions pour les aggraver, prolongent les guerres par intérêt et que la mort du pauvre engraisse leurs plus-values, ces plantes merveilleuses qui poussent vite pourvu qu’on les arrose quotidiennement de la sueur et du sang de ceux qui ne seront jamais invités à la table des maîtres du monde, si ce n’est découpés et servis en tranches tièdes dans leurs belles assiettes en porcelaine.

-On doit parfois se battre si l’exige l’Honneur et le veut la Justice… Le sophiste lève un index. Il parle comme une statue.

-Mais…

Se sentant contredit, il se fâche, grimace, coupe la parole, hausse le ton. Ses mots claquent au micro comme des coups de cravache :

-Taisez-vous ! vous divaguez ! eux, la guerre ? la vouloir ? impossible ! seuls les fous ! il y en a ? Ah, bien sûr, mais pas ici ! pas chez nous ! pas sous nos latitudes ! pas sur nos beaux rivages ! ne dites pas ça ! je vous l’interdis ! taisez-vous ! c’est compris ? tai-sez-vous !

Et il tape du pied sous la table.

Il jubile le sophiste télévisé. La contradiction est son élément. Il est sur son terrain dans la dispute, dans le potage trouble des engueulades, dans la noyade forcenée des idées. Regardez-le, sûr de lui, emballé dans le papier buvard de ses titres, dans son costume déboutonné, col ouvert sur teint hâlé, il est à l’aise, il se pavane à plein jabot, fort de ses relations, de ses cocktails, de ses palaces, de ses voitures, du luxe qui le suit partout, jusque dans ses chiottes pour culs gastronomiques où finissent ses digestions et où se parfument ses certitudes :

-La guerre est pour nous, puissances pacifiques, un orage imprévu, une bourrasque fatale, un déluge de feu tout à coup répandu, un tremblement qui, sans prévenir, fauche des villes et broie leurs habitants, une éruption qui soudain noircit le ciel et laisse retomber sur la terre un nuage de cendres brûlantes qui consument les corps et en chassent les âmes.

Le sophiste est poète, il déclame, agite les bras…

Pour lui, la guerre est Chaos, révolte de la Terre et des Cieux, bouleversement de la Création, théâtre de secousses gigantesques, de soubresauts insensés et irrépressibles qui font danser les hommes sur les ailes de la Mort.

-La guerre est un cosmic business. Rien à faire. La tragédie nous dépasse et nous grandit, nous force à l’héroïsme…

Il s’essouffle un peu tout de même, à toujours dire la même chose.

Le sophiste a toujours raison. Porte-parole du Destin, il n’écoute que lui-même et n’entend pas ses contradicteurs. Il les trouve petits et impudents. Qui leur a permis ? Vies mesquines ! Grouillants cloportes ! Il en vient de partout ! Saletés rampantes ! Chassez-moi ça ! Il sort une bombe insecticide de sa poche intérieure et en asperge le plateau de télévision.

On quitte le studio, les invités, le public, tous en pleurs sauf le sophiste qui a son masque, fourni par l’armée.

-Laquelle ?

-La nôtre

-T’es certain ?

Un sophiste efficace en tout cas !

Qui ne lira pas ce livre.

Et tant mieux, car ce livre n’a pas été écrit pour lui mais pour toi, lecteur curieux, lecteur intelligent, pour toi qui ne dissimules pas ton ignorance derrière un flot de paroles assenées sur un ton doctoral, pour toi qui cherches à mieux connaître ces charlatans qui cultivent le mensonge et veulent chaque jour te le fourrer dans le gosier, toutes manches relevées t’en gaver, pour mieux te faire taire, pour mieux étouffer, au risque de t’étouffer, cette Vérité qui veut naître et renaître en toi, inlassablement.

Copyright © 2014 Bruno Adrie

All rights reserved.

Illustration de couverture : Albrecht Dürer, Les quatre cavaliers (détail), gravure sur bois, 1497-1498, © Collections artistiques de l’Université de Liège.

ISBN: 1514148315

ISBN-13: 978-1514148310

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