Le poison Game of Thrones ou la mort des héros dans les séries contemporaines, par Clara Piraud

Attention spoilers : cet article contient des éléments-clés des cinq saisons de Game of Thrones, ainsi que de Dr House, How I Met Your Mother et Médium.

NB : Cet article n’engage que moi. Il se fonde grandement sur mes propres sensibilité et subjectivité et s’apparente bien plus à un fil de réflexions personnelles (qui pourraient néanmoins en intéresser d’autres) qu’à une véritable étude systématique et scientifique.

Il y aurait beaucoup à dire sur la série Game of Thrones, que ce soit sur la violence extrême ou la sexposition, concept créé pour et par la série, ou encore sur les réactions paradoxales qu’elle provoque (de nombreuses scènes choquent les spectateurs – il suffit de regarder les réactions sur le net après la sortie de chaque épisode – mais les audiences et téléchargements ne cessent d’augmenter). Mais c’est sur un autre élément que je souhaite me concentrer, à savoir la perversion du concept de héros, et plus particulièrement la banalisation de sa mort, un phénomène qui ne se limite pas à cette série, mais y est exacerbé.

Le héros, traditionnellement, est un personnage édifiant, dont la conduite se veut inspirante, modélisatrice, est censée pousser le lecteur ou le spectateur à des actions vertueuses en l’imitant, ne serait-ce qu’un peu. On pense bien sûr aux héros mythologiques (Ulysse, Achille…) ou médiévaux (Arthur, Lancelot…), mais aussi à des héros plus récents : pour rester dans la pop culture, on peut prendre l’exemple d’Harry Potter qui se conforme à l’image traditionnelle du héros en faisant preuve de courage, de loyauté, de solidarité. Ces héros ne sont pas indestructibles ni même parfaitement vertueux (on pense à la relation incestueuse entre le roi Arthur et sa sœur Morgane par exemple), mais ils témoignent d’une certaine grandeur, d’une certaine noblesse. S’ils meurent parfois (Achille et son talon, Arthur face à Mordred…), c’est néanmoins dans un élan grandiose, et leur mort reste le lieu de leur bravoure.

Dans Game of Thrones, point de tout cela. Difficile de désigner un héros ou même quelques héros, puisque les personnages sont extrêmement nombreux, mais ce n’est pas le problème. Des personnages se détachent et attirent la sympathie des téléspectateurs. Mais cette sympathie est grandement mise à mal, et ce dès le premier épisode de la première saison, avec cette dernière scène où Bran est poussé du haut de la tour, alors qu’il apparaissait comme un personnage-clé de l’épisode. Et cela donnera le ton de toute la série où les personnages auxquels on est attaché peuvent mourir à tout moment, et bien souvent de manière rapide, sanglante et peu glorieuse. Les actions nobles et vertueuses (j’entends, les actions qui répondent à des valeurs en quelque sorte chevaleresques dans un contexte où règnent l’intérêt et la Realpolitik) conduisent leurs auteurs à une mort pathétique et assez minable. Ainsi de Ned Stark, héros de la saison 1, qui tente de faire respecter les dernières volontés du roi Robert et se retrouve décapité sur les ordres d’un vilain roitelet épaulé d’une vaniteuse reine-mère. Idem pour Jon Snow dans le dernier épisode en date, poignardé par ses compagnons pour être venu en aide aux Sauvageons ennemis, arguant d’une commune humanité avec eux. On est loin des morts épiques, où les héros réussissent à édifier par et par-delà leur trépas : ici les héros courageux finissent bien tristement, sans autre forme de procès que celui donné par les vices de leurs acolytes. Ne parlons pas des Noces Pourpres qui ont fait couler suffisamment d’encre, mais s’inscrivent dans cette même lignée. Plus grave encore, me semble-t-il, que le manque d’édification de ces morts, c’est la démoralisation qu’elles créent chez le téléspectateur. Celui-ci a investi affectivement des personnages (c’est bien souvent le but de la fiction), et on les lui arrache cruellement. Car n’oublions pas que derrière ce monde violent se trouve un auteur et des scénaristes qui décident de tuer leurs personnages (bien qu’il faille avouer que Game of Thrones réussit plutôt bien à nous faire croire que ces personnages devaient mourir, mais c’est un autre débat).

Cette propension à tuer des personnages-clés est patente dans Game of Thrones, mais elle est assez fréquente dans des séries beaucoup moins sanglantes, qui aiment faire mourir gratuitement (j’entends sans aucune nécessité scénaristique – et l’on pourrait d’ailleurs débattre, si elle existe, d’une telle nécessité). C’est notamment dans les finales que les scénaristes se déchaînent : celui de Dr House nous prive de l’attachant Wilson (après nous avoir faire croire dans une affligeante mise en scène que House lui-même avait succombé), celui de Médium met en scène la mort de Joe dans un accident d’avion (la série battant de l’aile, je suppose que les scénaristes ont voulu marquer le coup en achevant un des personnages les plus sympathiques)… Mais la palme de la mort la plus démoralisante revient sans doute à How I Met Your Mother qui tue en quelques secondes, par quelques phrases sans relief de la part de Ted, le personnage que l’on attendait depuis neuf ans et qui avait réussi à nous séduire complètement par quelques apparitions. Quand ces morts sont réussies (c’est-à-dire quand on arrive à y croire, quand on oublie qu’elles ne sont que celles de personnages fictifs et décidées arbitrairement par des scénaristes), elles provoquent un profond sentiment d’horreur, car un personnage dont on a cru à la réalité et qu’on s’est pris à apprécier meurt tout d’un coup.

Une fois passé ce choc, on peut réfléchir de manière plus dépassionnée : pourquoi tuer des personnages ? Pourquoi tout faire pour que l’on s’attache à des héros, ou tout simplement que l’on se prenne à leur jeu, pour les faire mourir ? On peut évoquer les nécessités de casting (qui sont absentes dans Game of Thrones puisque la base est, non pas l’agenda des acteurs, mais les romans de George R. R. Martin), le souci de réalité (« c’est un monde violent, on ne peut pas épargner les personnages sous prétexte qu’ils sont bons »), ou encore le besoin de marquer les esprits dans un finale qui se voudrait grandiose. Mais pourquoi cela doit-il passer par la mort ? Pourquoi tuer le personnage de l’acteur qui souhaite quitter la série ? Pourquoi clore une série par le décès d’un de ses protagonistes ? On n’explique pas la cause par l’effet, bien sûr. On ne peut pas dire que le but est de démoraliser le téléspectateur. Mais force est de constater que c’en est bien la conséquence : on pleure, on est choqué, en colère. Et le message qui semble ressortir de tout cela est : rien n’est certain, vous les aimez, vous les croyez forts, eh bien, regardez, ils peuvent mourir à tout instant, comme ça, d’un coup d’épée, d’un petit accident, sur un coup de malchance. N’oublions pas qu’une fiction transmet toujours un message, même si ce n’est pas le but premier de son auteur. Et ce message, d’une manière ou d’une autre, structure son public, s’insinue en lui et le modèle. Veut-on vraiment être alimenté par la peur, l’horreur, la crainte de voir les êtres chers disparaître brutalement ? C’est ce poison qu’instillent en nous ces séries, par autant de déchirements que de morts subites, inattendues, stupides et triviales.

Clara Piraud

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