Le procès

tiré de Bruno Adrie, Le Ministricule, ISBN : 1514122472

Assis dans sa limousine, les reins au chaud, le Ministricule est songeur. Il tourne la tête, croise les mains sur son ventre, voit la fuite des façades zébrées de vitesse, les trottoirs tartinés de passants débordant sur les caniveaux, galerie d’expressions éphémères entassées, bobine en noir et blanc de portraits figés déroulée jusqu’à l’oubli. Un homme de son rang n’a pas le temps, doit aller vite, accélérer, filer prioritaire sur la chaussée qui s’élargit et devient piste d’envol vers des cieux irréels, les cieux de l’exception et de la toute-puissance, pour un voyage hors du monde, hors du temps. Attachez vos ceintures !

Ainsi protégé contre l’irruption d’un monde encombré et encombrant, le Ministricule peut ouvrir ses dossiers, examiner ses lois, dépecer ses paragraphes, redécouper ses alinéas. C’est à ce moment aussi qu’il peut décider du sort de ses amis et de ses ennemis.

Comment donc, de ses ennemis ?

-Woyons, qui n’en a pas dans les altitudes que nous fréquentons ?

Un écran s’allume dans le dossier du siège placé devant lui, c’est l’heure des nouvelles. Sur toutes les chaînes on en parle, de l’arrestation, de la mise en examen, du procès de celui qui a toujours été un ami et un associé.

Il le voit sourire faussement comme pour se donner du courage, monter les marches, feindre l’aisance, jouer l’optimiste avec sa tête qui tourne mal enfoncée jusqu’à la mâchoire dans ses épaules de taureau. Il avance comme pour une campagne – sa dernière ? –, chiffonné dans son costume, chiffonné au dedans mais le cachant bien, escorté par des policiers bleu nuit qui bloquent l’arrivée des photographes et des interviouveurs. Ils sont sur le parvis, entrent dans l’édifice. « Comme l’homme est fragile ! » Le Ministricule tourne les pages d’un gros dossier tout en lançant des regards attentifs aux images qui carambolent. Il écoute et mémorise les boniments d’un présentateur à la veste trop large et à la bouche trop sèche qui chante les notes absurdes d’une grammaire surfaite, les genoux coincés sous un écrasant plateau de plexi, transparent de modernité.

Il vient d’entrer dans le tribunal où l’on va le juger. Le motif ? Sexual assault, c’est plus beau en anglais. Un cordon de policiers stationne devant la porte et retient la marée montante des micros et des caméras, de tout ce magma du droit de savoir, du droit de fouiner, du droit de creuser dans la vie des autres, d’en révéler les travers et les intimités, d’interpeller, de juger, d’accuser, d’anéantir une existence, souvent sans preuves, avec seulement les soupçons du moment. Quand ça commence, il est trop tard, on est sali, on est coupable, on n’en revient pas. Car, comme dit le dicton populaire, il n’y a pas de fumée sans feu. Les mots et les images pèsent lourd et chaque reportage va devenir pour lui une pelletée de terre jetée sur son cercueil. Mais qui dirige les caméras ? Qui dicte les commentaires ?

Le Ministricule, feuillette, biffe, rature, souligne, encadre, déplace des paragraphes, change des titres, renumérote, met à la ligne. Il n’arrête pas et pourtant écoute, voit, ne perd rien des bousculades, des déclarations, des témoignages, des interrogations. Quelle cacophonie ! Quel tumulte !

Le présentateur des nouvelles est devenu biographe. En quelques images, en quelques éclairs, c’est toute une vie qu’on dévoile, un défilé d’instantanés serrés poussé au pas comme au quatorze juillet. On y découvre un jeune homme brillant, ambitieux, un professeur aux qualités reconnues, un élu moderne et compétent, un homme d’affaires aussi, audacieux, un collectionneur d’art, sportif – le Ministricule sourit –, conférencier bilingue, trilingue voire plus, un homme d’action, un penseur hors pair, un vaillant réformateur promis à toutes les gloires, ami du peuple et des puissants, réconciliateur des tendances les plus irréconciliables, futur sauveur de la nation, gloire des gloires promise aux plus hautes fonctions. Et puis surgissent le drame, la plainte, l’agression, le viol, les vieux dossiers, les langues qui se délient, les lettres anonymes, les micros comme à la confesse, qui le conduisent à une chute irrémédiable, au tribunal des condamnés d’avance, à une mise en examen dont il ne sortira pas indemne. « Icare a-t-il volé trop près du soleil ? »

Lorsque je l’ai connu, il venait d’obtenir son doctorat en sciences politiques. Le Ministricule se voit répondre au journaliste. Ce qu’il n’a pas dit, c’est qu’il l’a présenté à la banque Crevaux pour laquelle il est devenu une sorte de commissionnaire. Mais de la banque Crevaux, on ne parle pas. Elle vit terrée, loin des nouvelles, loin des flashes et de la cacophonie informationnelle. Une banque a besoin de travailler dans le calme et la discrétion. Le Ministricule gamberge.

A l’écran, on s’interroge. L’agression a-t-elle vraiment eu lieu ? Avons-nous suffisamment de preuves ? Sommes-nous face à un coup monté ? Mais alors par qui, dans quel but ? A qui profite le crime ? Cui bono ? Comment savoir, que croire ? Par où mener l’enquête ? Les témoins sont-ils des faux ? Quel bilan à l’heure qu’il est ? Que faire ? Que dire de plus ? Comment vous retenir encore devant les nouvelles ? Encore quelques minutes ! Seulement quelques instants ! Par pitié, spectateurs ! Par pitié, familles ! Pensez à la concurrence, à l’audimat, à mon image, à ma carrière, à mon pognon, à mes costumes, à mes voitures et à mon scooter si pratique pour rouler dans la capitale !

Lorsqu’il était au gouvernement, il a lancé un gros cortège de privatisations ; de gros actifs ont transité des caisses de l’État vers la banque Crevaux qui a vu ses bilans gonfler d’année en année. Alors on lui a fait confiance, on l’a récompensé, on a fait de lui cet intermédiaire nulle part mentionné dans l’organigramme           de la banque, un homme de l’ombre, hautement rémunéré. On l’a choyé, habillé, nourri, on lui a payé des voyages et on a fermé les yeux sur ses divertissements, un peu trop bruyants, un peu trop salaces, un peu trop vulgaires. Le Ministricule grimace, lui si fin, si repassé, si parfumé, si frôleur, si esthète.

Le journaliste, essoufflé, interroge des témoins, accumule les confidences, invite un ancien ministre qui ne dira rien, un nouveau philosophe qui parlera beaucoup, un avocat qui compliquera l’affaire, un chanteur qui apportera son soutien, une actrice sans opinion qui fera sa promotion, une prostituée – ex-maîtresse du chanteur et toujours demi-sœur de l’actrice – autrefois intime de l’accusé. Puis, on montre les monuments de la capitale dans une sorte de sightseeing tour destiné à dépayser le téléspectateur avant de lui présenter les sondages – pensez-vous qu’il est coupable ? – et de lancer des paris – croyez-vous qu’il s’en sortira ? – aux familles qui décrochent les téléphones pour faire valoir leur opinion. Car l’opinion est reine en République.

La limousine est maintenant en orbite. Elle vole comme un astre lumineux entre des galaxies de pouvoir, ses vitres sont closes hermétiquement, son blindage résiste aux météorites, sa carrosserie reflète la grandeur des soleils qu’elle croise. Le Ministricule a éteint l’écran et garde les yeux rivés sur ces merveilles. Le brouillage est efficace, la banque Crevaux est bien gardée et la discrétion assurée. La banque Crevaux, invisible, lointaine, insituable, inexistante, cachée comme un trou noir au fond de l’univers, un trou noir dévoreur de galaxies.

Au fond, cet accusé, il ne s’en sortira pas. Est-il coupable ? Pas certain, pas cette fois peut-être mais tout de même. Il le connaît le Ministricule, il l’a vu faire, il l’a fait suivre, il en sait long sur cet « ami ». Il y repense avec dégoût. Il revoit les bandes enregistrées. Ah, le cochon !

Car la volupté, il s’en empare, il la saisit entre ses doigts gras et la renverse à même le sol avant de l’écraser sous son quintal chaud-froid tremblant, ruisselant de débauche, son front gras perlant de sueur, son visage boursouflé luisant dans le faux jour, sa hure énorme, inutile, sans cou, vissée à même son échine de faune possédé. Il sait bien le Ministricule qu’il est comme ça, répugnant, dégueulasse, tas de gras suant affalé sous les plafonds, pauvre corps ridicule habité et dévoré en dedans par les démons violents d’un instinct toujours inassouvi. Et quel instinct ! Horreur !

La limousine entre dans la cour, le gravier, le perron, la porte majestueuse qu’ouvre un domestique, puis son secrétaire qui approche. La vitre coulisse rapide et silencieuse, le dossier est prêt, vous le tapez et l’envoyez au juge chargé de l’affaire. Bien Monsieur ! Il le prend. Sur le dossier, les armes de la banque Crevaux et un titre : « Dossier à charge contre l’accusé X dans l’affaire Sexual Assault. » Le Ministricule est soulagé. Maintenant, il peut se reposer, un sommeil de dix minutes avant de descendre. Le Ministricule aime dormir dans sa limousine.

Copyright © 2015 Bruno Adrie

All rights reserved.

Dessins de l’auteur (couverture et intérieur)

Présentation du Ministricule par Clara Piraud

Présentation sur Benzine Magazine

disponible sur amazon

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