Le Ministricule, présentation par Clara Piraud

Le Ministricule est une œuvre hors du commun, aussi bien par son projet que par sa forme. Ne rentrant dans aucune catégorie traditionnelle, il présente une vision grotesque d’un monde qui offre des similitudes frappantes avec le nôtre. C’est un récit à la fois léger et grave qui se déroule sous les yeux du lecteur, et même qui le happe pour l’entraîner dans les confins d’un pouvoir impitoyable.

À quel genre appartient Le Ministricule ?

Il n’est pas aisé de donner un genre au Ministricule tant sa construction est originale. On aimerait parler de nouvelles, mais les personnages restent les mêmes de l’une à l’autre et l’on voit se dérouler une intrigue qui, d’une certaine manière, progresse. Difficile cependant de parler de roman : les chapitres se succèdent mais ne présentent pas la stricte cohérence de ce genre qui exige une autre forme de rigueur. On pourrait même évoquer le théâtre, car un passage, par sa disposition, y ressemble fortement.

Pour définir le mieux ce qu’est Le Ministricule, c’est à la peinture qu’il faut se référer : l’œuvre de Bruno Adrie n’est autre qu’un polyptyque et chaque « chapitre » en est un tableau.

On ne saurait y déceler une chronologie certaine. Comment savoir si l’interviou du Ministricule a précédé celle du Secrétaire d’Etat, bien que l’une succède l’autre à la lecture du livre ? Il faudrait presque présenter l’ouvrage sous la forme d’une sorte d’étoile aux branches plus ou moins longues, chacune développant un aspect de l’intrigue sous forme de cliché instantané – il faut d’ailleurs souligner que les tableaux ne portent aucune numérotation. Pour certains points une chronologie est nécessaire (et d’ailleurs des numéros apparaissent) : « Hesychia (I) » précède nécessairement dans le temps « Hesychia (II) », de même pour « Sicaires (I) » et « Sicaires (II) ». Pour le reste, on peut piocher à son gré dans les tableaux, chacun offrant une vue différente sur le monde ministriculéen.

Bien que parsemés comme au hasard, on peut distinguer plusieurs catégories dans ces tableaux. Tout d’abord, ce que l’on peut appeler simplement les longs et les courts. Les trois premiers sont en effet bien plus courts que les suivants. Plus légers, ils présentent le Ministricule dans ses actions quotidiennes, introduisent son entourage, tel Georges dont le nom ponctue discrètement l’œuvre avant de se voir consacrer plusieurs paragraphes dans le dernier tableau ; l’œuvre s’annonce bien centrée autour du Ministricule – nous y reviendrons. Le quatrième tableau – « Les mystères de l’Orient » – agit comme transition formelle : plus long que les précédents mais plus léger que les suivants, il laisse néanmoins entendre que le style est en train de changer, les tableaux vont se faire plus denses, la critique plus intense. Les tableaux suivants pourraient se séparer en trois thèmes : les médias (« L’interviou », « Le procès », « Roulements de tambours sur les plateaux I et II »), la politique intérieure (« La présidente et la manucure », « Al Bore Carbone et la Cuisson Climatique », « Faisons le point », « Hesychia I et II », « Mais quel accoutrement ! », « La CRSS », « Le rêve d’Antoine Crevaux I et II »), la politique étrangère ou géopolitique (« Les mystères de l’Orient » si l’on choisit de l’intégrer aussi dans ces catégories, « L’avion aux tuyères aiguës », « Le concile des Trente », « Sicaires I et II », « Le coexistentialisme est plus qu’un humanisme », « À table, Messieurs ! »). Cependant, ces thèmes se décèlent a posteriori et ne correspondent à nulle indication présente dans l’ouvrage. Au contraire, les tableaux s’entrecroisent, comme si l’auteur cherchait à montrer, par cette alternance constante, que politiques intérieure et extérieure sont intimement liées, et que les médias ponctuent sans cesse ces agissements, trompant les peuples et servant les puissants au moyen de leurs propagandes entêtantes.

Un portrait du pouvoir ?

Où se trouve l’unité de ces tableaux ? Pourquoi leur association est-elle légitime ? En somme, quel est le dénominateur commun de ces aperçus apparemment si divers ? C’est du pouvoir que Le Ministricule nous offre une vision, vision qui justement prend forme au travers de ces esquisses assemblées. Il saisit les différentes facettes de ce pouvoir dont le lecteur peut avoir une vue d’ensemble, depuis ses décisions cachées jusqu’à la version que l’on sert au peuple, qui apparaît tantôt crédule, telle la foule de « La visite du Ministricule » (« Les villageois s’escaladent, en monts de culs par-dessus têtes, s’empilent en pyramides tassées et vacillantes. Ils ne veulent pas manquer l’arrivée du Ministricule. »), tantôt révolté, comme les émeutiers du tableau final (« L’armée du peuple est à nos portes ! On l’entend dans les faubourgs hérissés de coups de feu qu’on tire depuis les fenêtres, elle remonte les avenues, elle est devant les ministères »).

C’est un pouvoir tangible et presque palpable que l’on voit agir sous nos yeux. Ses lieux sont plus qu’évoqués, ils sont décrits et présentés, depuis les couloirs du ministère jusqu’aux salons des hôtels de luxe. Le lecteur, directement conduit au cœur des décisions, ne peut que constater que le pouvoir agit à l’abri, pour sa conservation, dans le confort et le mépris des peuples. Dans l’œuvre de Bruno Adrie le pouvoir a un visage, et même des visages, ceux des représentants que l’on voit et ceux des véritables décisionnaires.

En effet, la construction du Ministricule, et notamment celle de l’intrigue que l’on pourrait qualifier de « principale » que forment « Hesychia I et II », « La CRSS » et « Le rêve d’Antoine Crevaux I et II », laisse entendre que le pouvoir tend à se conserver, coûte que coûte, et malgré les apparences. Ce sont bien Antoine Crevaux et son sbire le Ministricule qui restent aux commandes, bien que le faux syndicaliste Troublard devienne président. Aussi Le Ministricule cherche-t-il à souligner un aspect particulier du pouvoir : celui-ci ne se trouve pas nécessairement là où on l’attend et ses motivations sont des plus simples, rester en place, même dans l’ombre.

Plus que sa représentation, Le Ministricule est une réflexion sur le pouvoir, qui soulève plus de questions qu’elle n’apporte de réponses : où se trouve-t-il, comment agit-il, par qui et pour quoi ? Le portrait qui apparaît sous les yeux du lecteur est une suggestion, une proposition qui se soumet à l’appréciation du lecteur.

Le personnage du Ministricule

Mais qui est ce Ministricule ? Pourquoi avoir choisi de présenter le pouvoir et ses implications à travers lui ? Car c’est bien par ses yeux que le lecteur reçoit les images de ce monde parallèle, que ce soit ses émissions de télévision ou ses obscures réunions. À défaut de posséder un nom, le Ministricule possède un titre, qui évoque naturellement la fonction de ministre (Premier Ministre ?) tout en laissant entendre, avec ce « minuscule » qui vient se glisser, que son poids n’est pas si fort, que sa grandeur n’est pas si majestueuse. Et s’il n’était que le serviteur des banques, incarnées par le banquier aux dents longues Antoine Crevaux ? Tous deux semblent entretenir une relation fort amicale – le Ministricule lui sert du « mon cher Antoine » – et cette connivence apparaît comme celle des banques et de l’État.

Néanmoins, le Ministricule ne semble pas être le simple larbin des puissances d’argent ; plein d’initiatives, il pense d’abord pour lui. Qualifié à deux reprises d’« esthète » (« Le Procès » et « Le Concile des Trente »), il se distingue par son élégance et son raffinement. Il est entouré par des fidèles qui ne servent que lui, comme son secrétaire et Georges son chauffeur ; il possède même un jardin secret, sa manucure, Hesychia, qu’il se plaît à figurer comme un oiseau en cage. Ce n’est d’ailleurs qu’à travers les pensées et les égarements du Ministricule que le lecteur la perçoit ; elle apparaît comme un personnage quasi imaginaire, ou du moins idéalisé. Mais elle aussi trouvera son emploi dans les enchevêtrements du pouvoir : le Ministricule donne son nom au fameux impôt sur la pauvreté dont il a l’initiative. Hesychia, que ce soit la loi ou la manucure, représente la singularité du Ministricule, c’est-à-dire son audace et son raffinement, qui font de lui un sbire inattendu et lui permettent d’atteindre la tranquillité.

Il semble donc que l’auteur a choisi de nous présenter cet univers au travers d’un personnage ambigu, à mi-chemin entre le décisionnaire et l’exécutant, entre le pouvoir réel et le pouvoir apparent, afin de s’interroger sur les liens qui unissent ces deux branches du pouvoir.

La voix du narrateur

Et l’auteur (ou peut-être plus justement le narrateur, même si leurs deux voix semblent se confondre), où se place-t-il ? Comment se fait-il entendre et surtout qui est-il par rapport à son personnage, le Ministricule ? En effet, il est parfois difficile de démêler la voix du narrateur de celle du personnage, car ce dernier se montre intransigeant vis-à-vis du monde dans lequel il évolue et en apporte lui-même une critique parfois acerbe, que ce soit en discours direct (dans « Al Bore Carbone ou la Cuisson Climatique » il s’adresse ainsi à Antoine Crevaux : « Même à l’agonie nous continuerons de faire de la politique, car nous vivons pour elle, et surtout par elle. Car c’est par elle, par ses artifices et par ses habiletés qu’est assuré le maintien durable des gens de notre qualité dans la seule position qui convienne, celle de dominants. ») ou en discours indirect (libre) comme dans « Roulements de tambours sur les plateaux » où il méprise clairement les deux intellectuels (« Il sait déjà, le Ministricule, ce que vont se dire les deux perroquets de perchoirs télévisés, il les connaît ces penseurs sans pensée, ces hommes d’action qui ne s’ébranlent que devant les caméras, ces aventuriers qui affrontent leurs périls dans la jungle douillette des salons huppés de la capitale. Il sait bien que ces nullités ne laisseront pas de trace. »). Si ce dernier cas présente clairement les pensées du Ministricule, on peut relever des situations plus ambiguës, comme dans « Le Procès » : les critiques formulées à l’égard des médias proviennent-elles toutes des perceptions du personnage ou certaines émanent-elles directement du narrateur ? Difficile de trancher et l’ambivalence persiste.

Cette ambiguïté découle des procédés particuliers employés pour restituer paroles et pensées des personnages. Abolissant le dialogue traditionnel ponctué des fastidieux « dit-il », « répondit-il », le narrateur mêle les voix au récit, souvent sans ponctuation spécifique. Penchons-nous sur ce paragraphe du « Procès » : « À l’écran, on s’interroge. L’agression a-t-elle vraiment eu lieu ? Avons-nous suffisamment de preuves ? Sommes-nous face à un coup monté ? Mais alors par qui, dans quel but? A qui profite le crime ? Cui bono ? Comment savoir, que croire ? Par où mener l’enquête ? Les témoins sont-ils des faux ? Quel bilan à l’heure qu’il est ? Que faire ? Que dire de plus ? Comment vous retenir encore devant les nouvelles ? Encore quelques minutes ! Seulement quelques instants ! Par pitié, spectateurs ! Par pitié, familles ! Pensez à la concurrence, à l’audimat, à mon image, à ma carrière, à mon pognon, à mes costumes, à mes voitures et à mon scooter si pratique pour rouler dans la capitale ! » On observe d’abord une phrase du narrateur, « À l’écran on s’interroge. » Suit une série de questions, mais sont-elles les questions réellement posées par le journaliste ou sont-elles exagérées par le Ministricule et/ou le narrateur qui les rapporte ? Enfin se déroulent les pensées du journaliste qui cherche à retenir à tout prix l’attention des téléspectateurs. Ces trois étapes se suivent sans indications, mêlant les voix et les points de vue, emmenant le lecteur à l’intérieur même des discours, sans distinction entre ce qui est clairement formulé et ce qui reste implicite.

Il est certes un point où le narrateur est roi, si ce n’est souverain absolu, ce que nous appellerons les « bijoux » descriptifs, faute d’un meilleur terme. À l’instar de Céline, Bruno Adrie, ou plutôt la voix qu’il emploie pour raconter l’histoire du Ministricule, se plaît à insérer, presque abruptement, de véritables passages de prose poétique qui d’un coup saisissent le lecteur. On peut relever cet exemple qui se trouve dans le dernier tableau, « Le rêve d’Antoine Crevaux (II) » : alors que le narrateur conte la rencontre entre Georges et le Ministricule, dans un épisode bien plus narratif que descriptif, il apporte cette précision qui offre une parenthèse aussi lyrique qu’inattendue, « sous la lune qui posait sur le capot son monocle d’argent ». Ce procédé se répète à maintes reprises, et si parfois il apparaît comme un simple aparté d’esthète, souvent il sert à épouser au mieux ce que le narrateur tend à nous faire passer. Ainsi, dans « Roulements de tambours sur les plateaux (I) », le narrateur décrit le philosophe qui « marchait hiératique avec dans le regard les fumées noires d’un romantisme calciné à force d’être recuit ». Comment mieux dépeindre les faux airs d’intellectuel maudit de ce philosophe ?

Humour, satire et caricature

L’auteur (bien l’auteur et non plus le narrateur) est présent lui aussi. N’oublions pas que Le Ministricule est une fiction inventée et écrite par un auteur. Or il fait entendre sa voix dans les procédés qu’il choisit d’employer pour présenter ce monde. L’humour est bien sûr omniprésent, ne serait-ce que dans les noms des personnages qui en rappellent d’autres (Al Bore Carbone, Lawrence Wintersax…). Cet humour conduit à la satire de personnages de notre temps, rendus archétypaux, comme cet écrivain nihiliste qui « vit dans une chambre d’hôtel cinq étoiles parce que ses revenus le lui permettent » et s’exclame « Qu’ils disparaissent, qu’ils périssent, mais donnez-moi du vin ! ». L’auteur insère son ironie par touches, en ridiculisant la fameuse « Cuisson Climatique » ou en faisant signer au Ministricule la « Loi d’Accélération du Processus Républicain de Limitation des Libertés ». Sans compter le décisif impôt sur la pauvreté qui serait l’ultime satire d’un monde dérobant aux pauvres pour servir les riches.

Osera-t-on dire que l’univers ministriculéen est en réalité le nôtre ? Ce serait inexact : il en est la caricature, une caricature qui permet de souligner ses abus et ses contradictions. En effet, tout y paraît exagéré, poussé à l’extrême, comme si l’auteur cherchait à faire ressortir la nature intrinsèque des choses et non simplement leur apparence première. Ainsi le discours d’Al Bore Carbone est celui d’un faux illuminé qui manipule les foules ; tel un personnage rabelaisien, il s’empiffre à l’infini avant de vomir comme il va vomir son discours. Le Secrétaire d’État aussi se goinfre comme un porc, celui-là même qu’il dévore, à défaut de cœur d’agneau. Ces personnages seraient presque des allégories du luxe excessif, de la suropulence qui piétine les peuples.

L’auteur livre-t-il pour autant une thèse ? Il laisse plutôt au lecteur sa liberté d’appréciation : celui-ci voit et juge ensuite. Les deux derniers tableaux sont d’ailleurs un rêve, le rêve d’Antoine Crevaux. On assiste à ce que voudrait idéalement la banque, ou plutôt la caricature de la banque qu’est la banque Crevaux. Au lecteur de décider si cet incendie, cette révolte populaire, ce syndicaliste nommé président par les puissances d’argent sont vraisemblables, à la fois dans le monde du Ministricule et dans le nôtre dont le premier est l’exagération. Les débats restent ouverts : les puissances occidentales n’apparaissent pas comme irrémédiablement surpuissantes puisque dans « Sicaires (II) » c’est le « petit » pays qui l’emporte. Bruno Adrie ne livre pas un avis arrêté sur notre monde mais s’efforce plutôt de dépeindre à travers sa lentille déformante, et même reformante, ce qu’il perçoit du pouvoir et des enjeux qui le font agir.

En somme, Le Ministricule est une œuvre atypique qui mêle humour et tragédie, énergie vitale et constat alarmant, raffinement et monstruosité. La liberté formelle que se donne l’auteur lui permet d’embrasser au mieux le monde qu’il dépeint, un monde exagérément grotesque ; mais le nôtre l’est peut-être aussi.

Clara Piraud

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